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Full text of "La figure de proue"

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LÀ 


FIGURE  DE  PROUE 

7/è 


Eugène  Fasquelle,  éditeur,  11,  rue  de  Grenelle,  Paris. 


DU  MÊME  AUTEUR 

DANS  LA  BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER 
A    3   FR.    50    LE    VOLUME 


Occident. 
Ferveur  . 
Horizons, 


» 


1  vol. 
1  vol. 
1  vol. 


Il  a  été  tiré  de  cet  ouvrage  5  exemplaires  numérotés  sur 
23apier  du  Japon 


LUCIE    DELARUE-MARDRUS 


LÀ 


FIGURE  DE  PROUE 


I 


PARIS 
BIBLIOTHÈQUE- CHARPENTIER 

EUGÈNE  FASQUELLE,   E'DITEUR 
11,      RUE     DE     GRENELLE,      11 

1908  ^.^''^TiÏÏwsîîîr^ 

Tois  droits  réservés  /       mrs,  i^tsti  iry*  a. 

(      BIBUOTHcCA 


LA  FIGURE  DE  PROUE 


La  figure  de  proue  allongée  à  Vètrave^ 
Vers  les  quatre  infinis^  le  visage  en  avant 
S'élance  ;  et^  magnifique^  enorgueilli  de  vent^ 
Le  bateau  tout  entier  la  suit  comme  iin  esclave. 

Ses  yeux  ont  la  couleur  du  large  doux-amer, 
Mille  relents  salins  ont  gonflé  ses  narines, 
Sa  poitrine  a  humé  mille  brises  marines, 
Et  sa  bouche  entf  ouverte  a  bu  toute  la  mer. 

Lors  de  son  premier  choc  contre  la  vague  ronde, 
Quand,  neuve,  elle  quitta  le  premier  de  ses  ports, 
Elle  mit,  pour  voler,  toutes  voiles  dehors, 
Et  ses  jeunes  marins  criaient  :  «  Au  nord  du  inonde!  » 


—  3 


LA    FIGURE    DE    PKOUE 

Ce  jour  la  mariait^  vierge^  avec  l  Inconnu. 
Le  hasard^  désormais^  la  guette  à  chaque  rive, 
Car,  sur  laproue  aiguë  où  son  destin  la  rive, 
Qui  sait  quels  océans  laveront  son  front  nu? 

Elle  naviguera  dans  l' oubli  des  tempêtes 
Sitr  r argent  des  minuits  et  sur  Tor  des  midis. 
Et  ses  yeux  pleureront  les  havres  arrondis 
Quand  les  lames  f  attaqueront  comme  des  bêtes. 

Elle  saura  tous  les  aspects,  tons  les  climats, 

La  chaleur  et  le  froid,  r  Equateur  et  les  pôles  ; 

Elle  rapportera  sur  ses  frêles  épaules 

Le  monde,  et  tous  les  ciels  aux  pointes  de  ses  mats. 

Et  toujours,  face  au  large  ou  neigent  des  mouettes. 
Dans  la  sécurité  comme  dans  le  péril. 
Seule,  elle  nfienera  son  vaisseau  vers  Vexil 
Oit  s  en  vont  à  jamais  les  désirs  des  poètes; 

Seule,  elle  affrontera  les  assauts  furibonds 
De  r  ennemie  énigmatique  et  ses  grands  calmes; 
Seule,  à  son  front,  elle  ceindra,  telles  des  palmes. 
Les  souvenirs  de  tant  de  sommeils  et  de  bonds. 


—  -t  — 


LA    FKiURE    DE    PROUE 

Et  quand ^  ayant  blessé  les  flots  de  son  sillage^ 
Le  chef  coiffé  de  goémons^  sauvagement^ 
Elle  s'en  reviendra  comme  vers  un  aimant 
A  son  port,  le  col  ceint  des  perles  du  voyage, 

Parmi  toutes  les  mers  qui  baignent  les  pays, 
Le  mirage  profond  de  sa  face  effarée 
Aura  divinement  repeuplé  la  marée 
D'une  ultime  sirène  aux  regards  inouïs. 


...  J'ai  voulu  le  destin  des  figures  de  proue 
Qui  tôt  quittent  le  port  et  qui  reviennent  tard. 
Je  suis  jalouse  du  retour  et  du  départ 
Et  des  coraux  mouillés  dont  leur  gorge  se  noue. 

J'affronterai  les  mornes  gris,  les  brûlants  bleus 

De  la  mer  figurée  et  de  la  mer  réelle, 

Puisque,  du  fond  du  risque,  on  s'en  revient  plus  belle, 

Rapportant  un  visage  ardent  et  fabuleux. 

—  b  — 


LA    FIGURE    DE    PROUE 


Je  se?'ai  celle-là,  de  son  vaisseau  suivie , 
Qui  lève  haut  un  front  des  houles  baptisé, 
Et  dont  le  cœ?i?\  jusquà  la  mort  inapaisé, 
Traverse  bravement  le  voyage  et  la  vie. 


G    - 


PREMIER  ISLAM 


AUX  QUITTÉS 


Je  m'en  irai  bien  loin  des  villes  où  vous  êtes, 
Sans  au  revoir  et  sans  adieu.  Je  m'en  irai 
Hors  de  vos  glas  européens  et  de  vos  fêtes, 
Ouvrir  ailleurs  mes  yeux  de  Pharaon  doré. 

L'Afrique  chaude  oîi  l'air  a  le  goût  des  bananes 
Ou  des  dattes,  me  tend  ses  sables  éblouis. 
J'aimerai  ce  pays  qui  n'est  pas  mon  pays, 
Je  le  posséderai  dans  des  mains  musulmanes. 

Je  ferai  ruisseler  entre  dix  ongles  roux 
La  pourpre  de  son  cœur  qui  bat  dans  les  sanguines, 
Je  m'envelopperai  des  blancheurs  bédouines 
Pour  n'inquiéter  pas  sa  gazelle  aux  yeux  doux. 

—  9  — 


LA    FIGURE    DE    PROUE 

Pour  être  son  petit  cavalier  fier  et  fourbe 
Ivre  de  violence  au  vol  des  étalons, 
J'enjamberai  les  bonds  d'un  cheval  au  col  courbe 
Qui  porte  un  talisman  -parmi  ses  cheveux  longs. 

Elle  me  livrera  des  villes  de  chaux  pâle 
Où  je  viendrai  m'asseoir  au  cœur  du  contretemps 
Des  tambours,  dans  l'odeur  d'encensoirs  excitants, 
Et  son  parler  fera  ma  bouche  gutturale. 

J'étreindrai  ses  moissons,  son  Sahara,  ses  eaux, 
Ses  cités,  et  j'aurai  sa  fleur  à  mon  oreille. 
Et  chaque  soir  tombant  me  verra  moins  pareille 
A  vous,  sang  de  mon  sang,  substance  de  mes  os! 

Quel  souvenir  pourrait  traverser  mon  Afrique  ? 
Je  ne  vous  connais  pas,  je  ne  vous  aime  pas, 
Je  n'ai  rien  su  de  vous  que  d'amer  ou  de  bas; 
Vous  avez  offensé  mon  cœur  mélancolique. 

—  Quel  souvenir  sinon  le  regret  plein  d'amour, 

A  travers  l'éternel  soleil  sans  espérance, 

De  sentir  vivre  en  moi,  comme  un  sous  bois  de  France, 

Un  seul  rond  de  lumière  et  toute  Tombre  autour?... 


10  — 


PRIERE  MARINE 


A  travers  des  chemins  nuptiaux  d'orangers, 
Je  suis  venue  à  toi,  mer  Méditerranée, 
Et  me  voici  debout,  face  à  face,  étonnée 
D'ouvrir  sur  ta  splendeur  mes  regards  étrangers. 

Ce  soir,  ce  premier  soir,  t'es-tu  faite  si  pâle 
Pour  ne  pas  m'ofl'enser  de  tes  bleus  inouïs. 
Toi  qui  n'es  pas  l'horizon  gris  de  mon  pays. 
Mer  éternellement,  rythmiquement  étale? 

Je  tremble  de  venir  à  toi,  de  t'apporter 
Toute  mon  âme  où  crie  et  chante  l'Innommable, 
Quoique  fillé  d'ailleurs,  voudras-tu  m'adopter, 
M'enseigner  le  secret  de  tes  eaux  sur  ton  sable? 

—  H  — 


LA    FIGURE   DE    PROUE 


Ah  !  berce-moi,  beau  flot  qui  ne  me  connais  point, 
Moi  qui  suis  veuve  de  ma  mer  et  de  ma  terre, 
Moi  qui  t'aime  déjà,  moi  qui  viens  de  si  loin, 
Moi  qui  voudrais  commettre  avec  toi  l'adultère  ! 


CONFRONTATION 


A  travers  la  douceur  de  tes  jeunes  jardins, 
Je  m'avance  vers  loi,  Tunis,  ville  étrangère. 

Je  te  vois  du  haut  des  gradins 
De  ta  colline  d'herbe  et  de  palmes  légères. 

Tu  es  si  blanche,  au  bord  de  ton  lac,  devant  moi  ! 
Je  m'étonne  du  bleu  de  ton  ciel  sans  fumées, 
J'imagine,  à  te  voir,  des  heures  parfumées 
D'encens,  de  rose  sèche  et  de  précieux  bois* 

Avant  toi,  j'ai  connu  d'autres  villes  du  monde, 
Villes  d'Europe  avec  la  lance  dans  le  flanc. 
Villes  du  Nord,  villes  qui  grondent 
Et  qui  ne  savent  rien  de  ton  chaud  manteau  blanc. 

--  13  — 


LA    FIGURE    DE    PROCE 

Avant  toi,  j'ai  connu  ma  ville  capitale: 

Elle  éparpille  à  tous  son  sourire  éblouissant  ; 

Mais,  noire  sur  son  fleuve  pâle, 
Quel  secret  filtre,  au  soir,  de  ses  soleils  de  sang! 

Avant  toi,  j'ai  connu  ma  ville  de  naissance,   ' 

Ma  petite  ville  si  loin, 

Dans  sa  saumure  et  dans  son  foin. 
Qui  sent  la  barque  et  les  grands  prés,  qui  sent  l'absence. 

Maintenant,  devant  toi,  blanche  et  couchée  au  bord 
De  ton  iac,  ô  cité  du  milieu  de  ma  vie, 

Je  pense  avec  peur,  sans  envie, 
Qu'existe  quelque  part  la  ville  de  ma  mort. 

Et  c'est  rêvant  ainsi  sous  les  palmes  légères 

De  ta  colline  aux  verts  gradins. 
Que  je  descends  vers  toi,  Tunis,  ville  étrangère, 
A  travers  la  douceur  de  tes  jeunes  jardins. 


—  14  — 


CIMETIÈRES 


Le  cimetière,  avec  sa  flore  d'abandon 
Et  le  silence  heureux  de  la  mort  musulmane, 
S'ouvre  parmi  l'odeur  d'épices  qui  émane 
De  la  belle  Tunis,  la  ville  d'amidon. 

Ils  ont  clos  pour  jamais  leurs  yeux  mélancoliques, 
—  Néant  si  simple  sous  la  mousse  ou  les  épis!  — 
Tous  ceux-là  qui  vivaient  en  rêvant,  accroupis 
Dans  les  plis  éternels  de  leurs  manteaux  bibliques. 

Sur  leur  vie  et  leur  mort,  un  immuable  été. 
Plane,  faisant  du  tout  une  seule  momie... 
Je  veux  vivre  comme  eux  et  mourir,  endormie 
Dans  le  grand  linceul  blanc  de  la  fatalité. 


II 


Je  hantais  les  jardins  de  la  mort  étrangère, 
A  travers  les  printemps  royalement  fanés 
D'Orient.  Les  grillons  étaient  passionnés, 
Et  les  herbes  pliaient  sous  mon  ombre  légère. 

Sous  les  hargneux  cactus  et  mimosas  défunts, 
Rousse,  la  mousse,  au  long  des  pierres  funérales. 
Nulle  fleur  sur  ces  morts  ne  couve  de  parfums 
Dont  rafraîchir  un  peu  leurs  âmes  gutturales. 

Moi,  je  regarde,  avec  l'Europe  dans  les  yeux. 
L'indifférent  repos  de  cet  Islam  en  cendre, 
Sachant  bien  que  je  puis  les  aimer  et  comprendre. 
Mais  que  je  ne  serai  jamais  semblable  à  eux. 


16  — 


PREMIER    ISLAM 

Car  mon  sang  est  chargé  de  nos  métaphysiques, 
Et  nos  raisonnements  sont  au  fond  de  mes  os. 
Je  suis,  seule  en  ce  lieu  sans  verdure  et  sans  eaux, 
Nos  sciences,  nos  arts,  nos  métiers,  nos  musiques, 

Et,  sentant  vivre  au  fond  de  ce  vieux  sang  chrétien 
Les  nations  de  l'Ouest  douloureuses  et  fortes. 
Je  connais  qu'un  Esprit  dissemblable  du  mien 
Erre  dans  ce  jardin,  monté  des  moelles  mortes... 

Dormez.  Rêvez.  Cuvez  le  liaschich  de  la  mort. 
Vos  spectres  sont  sortis  des  pierres  par  les  brèches, 
Et  ce  sont  ces  vivants  en  longs  plis,  aux  peaux  sèches, 
Accroupis  au  soleil  sur  leur  race  qui  dort. 


—  17 


EGYPTIENNE 


Dans  le  luth,  dans  les  coups  de  la  darabouka, 
Dans  le  chalumeau  peint,  criard  et  ineffable 
Rythmant  à  contretemps  tout  le  pays  arabe, 
Revit  pour  moi  la  mémoire  de  Wassila, 

De  sa  face  d 'Egypte  inspirée  et  foncée, 
Qui  véhémentement  se  détournait  de  nous, 
Lorsque,  le  cœur  battant,  les  paupières  baissf'os. 
Elle-même  souffrait  de  son  chant  rauque  et  doux. 

Contre  son  luth  profond,  la  revoir  comme  morte 
D'avoir  trop  sangloté  ce  monotone  amour 
Qui  passait  dans  mon  âme  étrangère,  plus  sourd, 
Plus  triste  et  plus  obscur  que  lèvent  dans  les  portes 

—  18  — 


PREMIER    ISLAM 


J'avais  sans  le  savoir  un  peu  de  passion 

Pour  ton  profil  à  cheveux  courts  de  Pharaon, 

Ton  sombre  contralto,  tes  lèvres  violettes... 

Et  maintenant,  ton  visage  lointain,  ton  nom. 

Ta  voix,  sont  sur  mon  cœur  comme  des  amulettes. 


—  19  - 


ERREMENT 


Ayant  à  la  tempe  une  fleur  d'asphodèle 
Et  Fantiquité  au  fond  de  mon  esprit, 
Je  rôde  le  long  de  la  mer  immortelle 
Dont,  nue  au  soleil,  la  déesse  naquit. 

Je  plonge  mes  mains  dans  la  vague  latine 
Toute  creuse  encor  d'avoir  conçu  des  dieux. 
Et  regarde  au  loin  les  eaux  boire  les  cieux 
Afin  d'en  nourrir  leur  couleur  intestine. 

Je  vais  seule  ainsi,  tremblante  sur  le  bord, 
Redoutant,  au  cœur  d'algues  ébouriff'ées, 
De  rencontrer,  un  soir  d'orage,  le  trésor 
De  la  tête  charmante  et  terrible  d'Orphée... 


âo 


TEMPETE 


Toi  si  douce,  si  bleue  au  bout  de  tout  chemin, 
Vler,  tu  n'es  plus  ce  soir  qu'une  ombre  qui  déferle 
Dans  l'orage  couleur  de  perle. 

J'entends  au  loin  crier,  la  bouche  à  leurs  deux  mains, 
Les  millions  surgis  de  sirènes  mêlées 
De  tes  vagues  échevelées. 

Veux-tu  de  moi?  j'irai  jusqu'à  toi,  cette  nuit. 
Tes  passions  avec  leurs  dégâts  et  leur  bruit 
Ne  grondent  pas  plus  que  les  miennes. 


—  21 


LA    FIGURE    DE    PROUl 


J'irai!  Ce  souffle  rauque  est  celui  qu'il  me  faut, 
Et  vous  vous  souviendrez  des  râles  de  Sapho, 
Fureurs  méditerranéennes  ! 


22  — 


LIBATION 


es  coquilles  qui  ont  la  courbure  des  vagues 
onservent  les  couleurs  de  l'aube  et  du  couchant 
ans  leur  intimité  qui  luit  comme  une  bague, 
t  la  mer  tout  entière  y  a  laissé  son  chant. 

'est  pourquoi  je  prendrai  dans  mes  mains  Tune  d'elles, 

t,  remplissant  ce  soir  cette  coupe  à  la  mer, 

en  ferai  déborder  le  contenu  amer 

ur  le  sable  qui  le  boira,  —  afin  que  celle 

ui  habite  le  flot  méditerranéen, 

a  sirène  d'ici,  connaisse  mon  dessein 

'honorer  grandement  sa  splendeur  inconnue 

it  veuille  m'accorder  aussi  la  bienvenue... 


23 


PRINTEMPS  D'ORIENT 


Au  printemps  de  lumière  et  de  choses  légères, 
L'Orient  blond  scintille  et  fond,  gâteau  de  miel. 
Seule  et  lente  parmi  la  nature  étrangère, 
Je  me  sens  m'effacer  comme  un  spectre  au  soleil. 

Je  me  rêve  au  passé,  le  long  des  terrains  vagues 
Des  berges  et  des  ponts,  par  les  hivers  pelés, 
Ou  par  la  ville,  ou,  les  étés,  le  long  des  vagues 
De  chez  nous,  sous  les  beaux  pommiers  des  prés  salés 

Roulant  le  souvenir  complexe  de  moi-même 
Et  d'avoir  promené  de  tout,  sauf  du  mesquin, 
Je  respire  aujourd'hui  ce  printemps  africain 

Qui  germe  à  tous  les  coins  où  le  vent  libre  sème^ 

i 

—  24  — 


1MŒ311EK    ISLAM 


Ceux  qui  ne  m'aiment  pas  ne  me  connaissent  pas, 
Il  leur  importe  peu  que  je  meure  ou  je  vive, 
Et  je  me  sens  petite  au  monde,  si  furtive  !... 
Mais  de  mon  propre  vin  je  m'enivre  tout  bas. 

Je  m'aime  et  me  connais.  Je  suis  avec  mon  âge 
De  force  et  de  clarté,  comme  avec  un  amant. 
Le  vent  doux  des  jardins  me  flatte  le  visage  : 
Je  me  sens  immortelle,  indubitablement. 


-  5*:; 


ORANGERS 


Sous-bois  d'orangers  lourds  des  fruits  de  Février. 
Un  Orient  de  soleil  tendre  et  d'herbe  verte. 
On  voit  au  clair  les  rangs  des  sanguines  briller.' 
Va-t-on  pouvoir,  la  face  haute  et  découverte, 
Boire  à  longs  traits  le  ciel  méditerranéen? 
Ah  !  terre  heureuse  !  Il  me  souvient  !  Il'  me  souvient  î 
A  deux  mains  j'ai  levé  la  sanguine  cueillie  ; 
La  goutte  de  sa  chair  sombre  et  rouge,  jaillie 
De  la  blessure  de  l'écorce,  un  sang  sucré 
Parmi  le  bleu  du  ciel,  jusqu'à  l'herbe  a  pleuré 
Si  fort!...  Et  j'ai  senti,  sous  mes  ongles  arides, 
Saigner  entre  mes  doigts  le  cœur  des  Hespérides. 


26  — 


ENSEIGNEMENT 


Aujourd'hui,  sur  le  bord  de  la  mer  sans  marée 
Et  si  claire  au  soleil  qu'on  la  voit  jusqu'au  cœur, 
J'adore  en  mon  esprit  Sapho  désespérée, 
Qui,  lasse,  y  abîma  sa  joie  et  sa  douleur. 

Ecoutant  jusqu'à  moi  gronder  l'ode  éternelle 
De  l'eau  bleue  oii  tous  les  tourments  sont  confondus, 
Je  crois  que  cette  mer  m'apprend  les  chants  perdus 
De  la  lyre  saphique  encor  vivante  en  elle... 


—  27  — 


BRISE 


Au  soleil  d'aujourd'hui,  le  vent  qui  vient  déterre 

Rebrousse  doucement  la  mer  et  la  moisson, 

La  Méditerranée  est  lourde  du  mystère 

Des  couleurs  ;  elle  brille  et  vit  comme  un  poisson, 

Comme,  étalée  au  cœur  des  caps,  une  méduse 
Qui  se  rétracte  un  peu  sur  la  roche  qu'elle  use 
Et  prolonge  le  bleu  de  ses  bras  assoupis 
Jusqu'au  milieu  de  l'or  terrien  des  épis. 

—  Et  mitoyenne,  seule  et  grande,  tu  te  poses 
Entre  les  horizons  mêmement  ondulés. 
Pour,  debout  sur  la  houle  identique  des  choses, 
Goûter  le  sel  des  eaux  et  le  sucre  des  blés. 

—  28  — 


SEDUCTION 


La  petite  beauté  musulmane,  parée 

De  ses  sauvages  trois  colliers, 

La  chère  enfant  de  dix-sept  ans  toute  dorée, 

Debout  sur  ses  pieds  sans  souliers, 

Elle  ne  connaît  rien  des  chétives  romances 
i  Dont  vivent  celles-là  d'Europe,  avec  leur  cœur 
J  Cultivé  jusqu'à  la  ranca'ur  ; 

]Mais  elle  a    deux  ye»x    roux  entre  des  cils  immenses 

Et,  sachant  relever  et  baisser  lourdement 
!  Ses  deux  paupières  ^e  musée, 

Toute  elle  se  revêt  d'ingénuité  rusée 
j  Sitôt  qu'on  la  regarde  avec  un  air  d'amant. 


—  29 


LA    FIGURE    DE    PROLE 


Elle  ne  pense  pas.  Sa  beauté  n'a  pas  d'âme. 
Mais  on  voit  panteler  jusqu'au  fond  de  ses  yeux 
Cet  animal  divin,  la  femme, 
Et  cela  vant  autant  qu'une  âme  —  et  même  mieux. 


30 


SOIR  DE  TUNISIE 


Cette  lune  levée  au-dessus  de  Tavoine 
Brille  à  l'horizon  comme  une  sardoine. 

Au  bout  de  la  moisson  africaine,  la  mer 
Continue  au  loin  comme  un  champ  plus  clair. 

Un  palmier,  verticale  unique,  étend  ses  palmes 
Parmi  ces  épis  et  ces  vagues  calmes. 

Quant  à  nous,  écoutant  quelle  sera  la  voix 
Des  champs,  de  la  lune  et  des  flots  qu'on  voit, 

Nous  n'entendons,  dans  tout  l'espace,  quele  verbe 
D'un  grillon  qui  chante  au  bout  d'un  brin  d'herbe. 

—  31  -- 


SILLAGE 


Tu  es  beau,  tu  es  doux,  commencement  du  soir, 

Quand  je  vais  sur  Ja  grève  africaine  m'asseoir, 

Dans  le  creux  d'un   rocher  pour   longtemps  installée 

Comme  attendant  toujours  qu'une  dame  salée, 

Ma  furtive,  glissante  et  singulière  sœur 

Monte  pour  moi  du  fond  des  eaux  avec  douceur, 

Lorsqu'il  n  apparaît  rien  qu'une  dolente  lune 

Qui,  pleurant  sur  la  mer  sa  lueur  opportune, 

Eteint  dans  la  froideur  d'un  long  ruisseau  d'argent 

Les  dernières  rougeurs  du  soleil  outrageant. 

Et  dit  à  mon  espoir  que,  sur  les  vagues,  traîne 

Le  sillage  luisant  et  bleu  de  ma  sirène... 


32 


LE  BAIN 


Tu  sentiras  ton  corps  rester  longtemps  amer 
De  s'être  trempé  nu  dans  le    sel  de  la  mer 
Quand  l'été  flamboyant  desséchait  les  journées, 

Alors  que  ta  blancheur  verdissait   doucement, 
Laissant  passer  sur  elle,  en  un  glauque  tourment, 
La  respiration  des  vagues  alternées, 

Et  qu'allongée  au  cœur  des  algues,  sous  les  eaux, 
!Tu  sentais  la  fraîcheur  pénétrer  dans  tes  os 
Et  toute  la  saumure  émouvoir  tes  narines... 

—  0  molle  floraison  des  choses  sous-marines! 
0  vague  !  0  se  rouler  dans  un  liquide  éclair 
Et  mêler  ses  cheveux  aux  cheveux  de  la  mer! 


33 


NUIT 


Un  champ  d'orge,  un  beau    lac  au  bout, 
La  lune  en  croissant  sur  le  tout, 
Et  nous  deux  qui  rôdons  ensemble. 

Gela  fait  un  printemps  de  nuit, 

Un  orient  pâle  et  sans  bruit 

Qui  vaut  le  soleil,  que  t'en  semble  ? 

Viens  !  nous  ne  nous  parlerons  point. 
Une  grenouille  chante  au  loin, 
Seul  accent  du  lac  taciturne. 

Il  ne  fait  ni  sombre  ni  clair: 
Veux-tu?  —  Comme   dans  une  mer, 
Noyons-nous  dans  l'orge  nocturne... 


-  34 


DANS  LES  JARDINS 


Nous  faisions  d'émouvants  bouquets  de  mariée, 
Sous  Torientale  feuillée. 

Vous  prenions  des  rameaux  d'oranger,  les  mêlant 
Aux  immaculés  iris  blancs. 


Les  monts  harmonieux,  à  travers  les  lianes. 
Montraient  leurs  lignes  presque  planes. 

Le  beau  temps  sur  la  mer  répandait  la  lueur 
De  son  ciel  pâle  de  chaleur. 


35 


LA    FIGURE    DE    PUOl 


Nous  pensions,  au  milieu  des  jardins  solitaires, 
Etre  restés  seuls  sur  la  terre. 


Et  nous  allions  ainsi,  lentement,  devant  nous, 
Sans  nous  parler,  sans  savoir  où. 

Jusqu'à  ce  que  la  nuit  tombât  sur  notre  joie 
Gomme  un  subit  oiseau  de  proie... 


-  36 


Il 


Jour  d'Afrique  mouillée  et  chaude,  averse  molle... 
Lorsque,  dans  les  jardins  arabes^  les  odeurs 
Gomme  des  guêpes  nous  attirent  vers  les  fleurs, 
Au  passage,  ma  bouche  ouvre  une  rose  folle. 


Et,  relevant  au  ciel  mon  visage  arrosé, 
Je  cours  de-ci  de-là,  tout  ivre  du  baiser, 
Croyant  que  le  printeaips,  sur  des  lèvres  naissantes, 
M'a  donné  tout  à  coup  son  âme  adolescente. 


37  - 


III 


L'odeur  des  fleurs  mêlée  à  la  brise  marine, 

Dans  les  jardins  carthaginois, 
Nous  laisse  sans  désir,  sans  pensée  et  sans  voix. 
Toute  notre  âme  est  dans  nos  yeux  et  nos  narines, 

Le  printemps  dit  :  «  Respire  et  vois  !  » 

Voici  la  mer.  Voici  les  fleurs.  Regarde!  Ecoute  ! 

Porteurs  de  branches  d'oranger, 
D'œillets  poivrés,  d'iris  fastueux  et  légers. 
En  rentrant  à  la  nuit,  lents  et  les  bras  chargés, 

Nous  nous  effeuillons  sur  les  routes. 


—  38  ~ 


MÉMOIRE 


Nous  montâmes  souvent,  les  nuits,  sur  nos  terrasses 
Au  plus  chaud  des  printemps  royalement  fanés 
D'Orient,  pour  sentir,  enfants  passionnés. 
Les  étoiles  pleuvoir  doucement  sur  nos  faces. 

Et,  comme  les  champs  gris  trépidaient  de  grillons, 
Nous  étions  étonnés  de  sentir  jusqu'aux  moelles 
L'espace  clignoter  et  vibrer  les  sillons, 
Et  qu'il  y  eût  autant  de  grillons  que  d'étoiles... 


—  39  — 


CONQUÊTE 


L'Afrique  déboisée  où  l'orge  est  déjà  grande 
Balance  en  plein  soleil  un  printemps  vert  amande. 


Nous  avançons  le  long  d'une  route  sans  fin 
Où  l'odeur  des  épis  dans  le  vent  donne  faim. 

Pour  fermer  le  quadruple  horizon  des  campagnes, 
Il  s'élève  une  tour  de  Babel  de  montagnes. 


—  Qui  médira  pourquoi,  loin  du  sol  coutumier, 
Mon  cœur  se  gonfle  ici  comme  un  cœur  de  fermier? 


„  40 


PREMIER    ISLAM 


Pourquoi,  devant  la  houle  immense  de  cette  orge 
Et  ces  monts,  je  suis  prise  âprement  à  la  gorge, 


Pourquoi  je  sens,  au  fond  de  mon  sang  terrien, 
Qu'en  somme,   et  malgré  tout,  ce  pays  m'appartient  ? 


41  — 


BERCEMENT  POUR  MA  SIESTE 


L'été  pousse  sur  nous,  du  fond  deFOrient, 

Son  étincelante  marée. 
Que  tes  rideaux  soient  clos  sur  le  dehors  brillant, 
Et  que  ta  sieste  soit  comme  une  mort  dorée. 

L'ombre  chaude  est  sur  toi.  Tes  colliers  sont  éteint- 
Prends  ta  nuque  dans  tes  mains  vides  ; 
Endors-toi  dans  tes  ongles  teints, 
Le  'front  rose  et  les  pieds  livides. 

Laisse  soyeusement  épouser  ton  contour 

Tes  deux  robes  asiatiques, 
Et  panteler  encore  un  souvenir  d'amour 

Dans  tes  narines  pathétiques. 

—  i-7  — 


4:Z 


EMIER    ISLAM 


)rs.  Je  veux  qu'un  sommeil  tellement  merveilleux 

Pénètre  tes  veines  bleuâtres 
le  tu  sentes  tomber  lourdement  sur  tes  yeux 

Les  paupières  de  Cléopâtre... 


43  — 


SOUDANAIS 


Notre  ordre  impérieux  à  l'insolite  nègre 

L'a  descendu  soudain  de  son  vieil  âne  maigre. 

Sa  jupe  de  chacals  vole,  et  son  tambour  peint 
Gronde,  et  son  masque  est  fait  d'une  peau  de  lapin. 

Les  cent  miroirs  cousus  à  son  bonnet  sauvasse 
Eclatent  au  soleil,  au  rythme  de  sa  rage. 

Il  semble  ainsi,  du  haut  de  ses  contorsions, 
Jeter  autour  de  lui  des  constellations. 


Tout  le  voyage  au  loin  danse  avec  ce  nègre  ivre. 
Ai-je  enfin  vu  de  près  ce  qu'on  lit  dans  les  livres? 


—  44 


'  r 


L'EÏJ<: 


L'été...  L'Afrique  fauve  est  couleur  de  lion. 
La  chaleur  a  brûlé  le  cri  frais  du  grillon. 


Voici  l'âpre  plaisir  de  la  ligne  sévère. 

Sur  les  plaines  sans  fin,  le  soir  se  désespère. 

Un  berger  bédouin,  brun  de  robe  et  de  peau. 
Ne  se  distingue  point  du  sol  et  du  troupeau. 

Autour  de  son  pas  lent,  pris  par  la  nuit  soudaine, 
Ses  moutons  ont  tassé  leurs  pauvres  dos  de  laine, 

Et,  comme  reculés  dans  un  commun  effort, 
Devant  le  couchant  rouge  ils  bêlent  à  la  mort. 


CIGARETTE  DORÉE 


Je  sentais  de  profil  brûler  mon  œil  étrusque 
Gomme  dans  le  musée  ancien  que  nous  aimons, 
Et  fumais...  Tout  à  coup  surgit  Tivresse  brusque 
D'une  bouffée  en  pleins  poumons. 

Lors,  ce  qui  passe  et  vit  dehors  contre  les  vitres 
Entra.  Ce  fut  un  monde  invisible  et  divin. 
Une  chèvre  bêla  comme  un  faune.  Il  advint 
La  matière  de  cent  chapitres. 

Il  advint  le  mystère  ordinaire  des  jours 
Qu'on  ne  peut  percevoir  parce  qu'on  n'est  pas  ivre, 
Parce  qu'étant  normal  on  est  aveugle  et  sourd 
Et  qu'on  se  contente  de  vivre. 


46 


EMIER    ISLAM 

US  besoin  de  mourir  pour  trouver  du  nouveau! 
vois  !  L'Univers  pâle  est  grouillant  de  merveilles, 
•utes  mes  personnalités  se  font  pareilles, 
Et  je  n'ai  plus  qu'un  seul  cerveau. 

suis  simple  d'esprit  !  Des  bravoures  assises 
)us  en  avons  fini,  cœur  las  et  fanfaron  ! 
vais  pouvoir  ce  soir  comparaître  aux  Assises 
Internes,  qui  m'acquitteront. 

vais  enfin  marcher  au  pas  avec  la  clique 
la  vie,  et  jouir  de  son  quotidien, 
routine  ?  Elle  était  sublime.  Tout  est  bien. 
Tout  se  débrouille,  tout  s'explique. 

s  villes  et  le  reste  à  l'extrême  horizon, 
s  mers  où  le  vent  claque  aux  voiles  ineffables, 
ut  respire  dans  l'or  et  les  couleurs  des  fables  : 
Nos  enfances  avaient  raison. 

■  s'il  faut  l'attester,  la  miette  de  joie 
naoigne  :  le  bonheur  attend  dans  les  chemins. 
Voici  le  bout  doré,  vraie  et  première  proie 
Qui  me  demeure  dans  la  main. 

—    -A  <    — 


FUMERIE  D'ETE 


La  maison  est  obscure  au  fond  de  la  chaleur. 
Comme,  profondément,  je  respire  l'étoile 
De  tabac,  l'existence  est  à  travers  un  voile, 
Hormis  l'étoile  en  feu  qui  ravage  mon  cœur. 

Je  suis  d'avance  mûre  en  longs  plis.  Je  possède 
Des  sens  orientaux  rêvés  par  l'Occident. 
Dans  ma  bouche,  déjà,  la  .mort  montre  les  dents. 
Mais  l'été  m'engourdit  d'un  bercement  si  tiède  ! 

C'est  l'absence.  Ce  sont  les  jours  coloniaux. 
On  ne  pourra  jamais  revenir  de  ces  choses  ; 
On  est  la  cantharide  ivre  au  creux  d'une  rose.. . 
Au  retour,  nous  serons  étrangers  jusqu'aux  os. 


48  — 


PREMIER    ISLAM 


Qu'on  se  taise.  Je  vis  d'ouate  et  de  silence. 
Maintenant,  maintenant,  saurais-je  d'où  je  sors? 
Est-ce  que  je  finis?  Est-ce  que  je  commence? 
—  Qui  me  fera  jamais  lever  d'entre  les  morts? 


-  49 


Il 


Petite  cigarette  en  or  d'extrême  été 

Au  bout  de  quoi  le  monde  flanche, 

A  cause  de  ton  feu  mon  être  est  tourmenté 
Par  un  songe  de  ma  peau  blanche. 

Loin  d'ici,  des  drapés  sur  des  visages  bruns. 
Des  jours  les  plus  chauds  de  la  terre, 

Des  pâmoisons  de  fleurs  couveuses  de  parfums. 
J'ai  rêvé  de  rhum  solitaire. 

Parce  que  les  regards  humains  qui  me  voyaient 
Ne  pouvaient  pas  voir  mes  merveilles. 

J'ai  voulu  de  grands  soirs  marins  qui  louvoyaient 
D'Anglais  seul  avec  ses  bouteilles, 

^  50  — 


'REMIER    ISLAM 

^ur,  loin  à  tout  jamais  des  mondes,  sur  un  flot, 
Parmi  Todeur  saumâtre,  vivre 

)ans  la  cabine  saure  et  contre  le  hublot 
Ineffable  d'un  bateau  ivre. 


—  51   — 


SIESTE 


Les  regards  et  les  dents  brillent  comme  des  perles 
Au  fond  de  la  maison  obscure, 
Cloche  de  fraîcheur,  nuit  légère  qui  dure 
Dans  l'océan  de  la  lumière  qui  déferle. 

L'Afrique  est  tout  autour  delà  maison,  et  brûle. 
Fermez  les  volets,  fermez  les  rideaux  ! 
Pour  que  l'insoutenable  été  s'annule 
Contre  ces  rideaux  et  ces  volets  clos. 

Une  croix  de  feu  flamboie  aux  fenêtres, 
Mince  tiltration  du  dehors  sans  espoir, 
Et  l'on  entend  autour  de  soi  ferrement  noir 
Des  mouches  ivres  de  bien  être. 


no 


REMIER    ISLAM 


ih  !  couchons-nous  morts  de  fatigue  dans  les  lits, 
*armi  le  petit  bruit  de  ces  mouches  funèbres, 
It  dormons  enroulés  au  quadruple  repli 
)e  la  paradoxale  et  fragile  ténèbre  !... 


—  53 


UTIQUE 


Le  bonheur  monotone  et  grave  de  l'espace 
Nous  laissa  souvent  seuls  avec  les  horizons 
Où  rodait  au  couchant  notre  âme  jamais  lasse 
De  voir  le  beau  soleil  sombrer  dans  les  moissons. 

Le  soir  nous  attirait  vers  les  plaines  d'Utique 
Où  les  blés  infinis  se  mouraient  de  chaleur, 
Où,  le  long  des  sentiers,  le  sol  trois  fois  antique 
Ne  nourrissait  plus  rien  que  des  chardons  en  fleur. 

Et,  quand  la  nuit  subite  avait  éteint  la  plaine, 
En  rentrant  on  voyait  dans  le  faux  poivrier 
Qui  longe  la  maison  solitaire,  briller 
En  face  du  couchant  fini,  la  lune  pleine... 

—  54  — 


PASSANTS 


que.  Un  infini  paysage  de  lignes 
•  la  profusion  monotone  des  blés, 
me  des  horizons  à  jamais  accablés 
désastre  éternel  de  mémoires  insignes  ! 


la  route  où  commence  à  peine  le  couchant, 
un  arbre,  pas  un  ruisseau,  pas  une  ville. 
1  accident,  parmi  la  chaleur  immobile: 
)les  et  loqueteux,  deux  Arabes  marchant. 

voit  ces  mendiants  au  soleil  qui  se  couche. 
;ls  rois  seraient  comme  eux  candides  et  sacrés, 
mt  on  ne  sait  oii  sur  la  terre,  et  la  bouche 
antdedeux  roseaux  longs  et  peinturlurés?... 

—  bn  — 


LA    FIGURE    DE    PROt 


Ainsi  vont-ils,  passants  de  la  route  d'U tique, 
Au  milieu  des  cités  et  des  temples  perdus, 
Et  la  nuit  qui  descend  songe  à  la  flûte  antique 
Et  danse  devant  eux  dans  les  épis  aigus. 


MALARIA 


i  veux  bien,  rentrons.  Il  ne  fait  plus  très  clair, 
soleil  dans  les  blés  meurt  comme  dans  la  mer. 

la  source  d'eau  chaude  où  des  palmes  se  mouillent, 
terre  est  craquelée  et  grouille  de  grenouilles. 

)laine  serait-elle  un  marais  desséché? 

îl  est  l'instinct  qui  fait  que  nous  serrons  les  lèvres? 

Vh  !  j'ai  peur!  Pourquoi  donc  tremblons-nous,  si  la  Fièvre 

rampe  pas  vers  nous  comme  un  monstre  caché  ?... 


I 


II 


Enfermez  les  enfants,  voici  le  crépuscule... 
Dans  les  blés,  le  soleil  est  presque  trépassé. 
Un  monstre  doucereux  sort  du  sol  crevassé  : 
C'est  l'heure...  Sentez-vous  la  fièvre  qui  circule? 

—  Enfermez  les  enfants,  voici  le  crépuscule. 

Les  enfants  resteront  derrière  les  carreaux 

A  regarder  de  leurs  grands  yeux,  brûler  la  plaine. 

Fermez  tout  !  L'été  souffle  une  terrible  haleine  !       à 

—  Sans  jouer,  sans  parler,  menacés  dans  leurs  os. 
Les  enfants  resteront  derrière  les  carreaux... 


—  58  — 


RAMADAN 


S  respirions  la  nuit  de  rose  et  de  gingembre 
es  cires  en  pleurs  des  chandelles  fondant, 
nd,  nuageuse  un  peu  parle  vent  de  novembre, 
tait,  pleine,  la  lune,  au  ciel  du  Ramadan. 

s  aimions  qu'insistât  si  fort  une  tlûte  aigre 
es  coups  indécents  du  contretemps  d'ici  ; 
)re  portée  au  mur,  nous  aimions  les  deux  nègres 
positeurs,  forgeant  tout  ce  tapage-ci, 

ikouz,  papillon  de  nuit,  ombre  chinoise 
émenant  au  fond  de  son  théâtre  étroit, 

nt  autour  de  lui,  selon  ce  qu'il  dégoise, 
profusion  de  rires  ou  d'effroi. 

—  59  — 


PREMIER    ISLAM 


Guêpes,  nous  visitions  la  nuit  de  sucrerie, 
Les  gâteaux  étages  où  penche  un  œillet  vrai. 
L'Arabie  en  plis  blancs  nous  regardait  de  près 
Sans  nous  voir,  les  yeux  longs  et  noirs  de  rêverie. 

—  Prononcez  Orient,  prononcez  ce  mot-ci, 
Vous  autres  qui  toujours  pensez  aux  trois  rois  map 
Pour  nous,  de  chair  et  d'os  et  d'aujourd'hui,  voici 
Que  nous  vivons  dans  Tordes  très  vieilles  images. 

La  ville  autour  de  nous  poursuit  sans  rien  savoir 
Sa  coutume.  Elle  boit,  mange,  prie  et  se  farde. 
Et  nous  sentons,  perdus  dans  l'Islam  et  le  soir. 
Toute  l'Europe  au  fond  de  nos  yeux  qui  regarde. 


I 


—  60  — 


PAROLES  SUR  CARTHACtE 


I 


ORIENTATION 


Avec  le  bercement  au  vent  des  asphodèles 
Et  la  houle  de  l'orge  aux  épis  inégaux, 
Avec  les  vagues  de  ton  golfe  tu  m'appelles, 
Invisible  et  fascinatrice  Karthago  ! 

Ainsi  soit-il!...  J'irai  vers  toi,  ville  fantôme. 
Afin  que  soit  mon  cœur  à  tout  jamais  hanté, 
Et  que  j'erre,  portant  le  fardeau  dans  mes  paumes 
D'un  peu  de  tes  grains  d'orge  et  de  l'Antiquité... 


63 


SOIR  PUNIQUE 


Mes  mains  et  mon  esprit  te  cherchent  à  tâtons 
Devant  la  mer  qui  vit  ta  grandeur  et  ta  perte, 

Ville  qui  dors  sous  Forge  verte 

Et  la  parole  de  Gaton  ! 

L'ombre  éternelle  tourne  autour  des  mêmes  cimes 
Seule  je  viens  encore  au  milieu  des  cactus, 

Sur  la  ruine  des  ruines, 

Pour  pleurer  comme  Marins. 

Or,  la  nuit  tombe.  Un  ciel  orageux  échelonne 
Ses  nuages  le  long  des  quatre  horizons  clairs, 
Et,  tandis  que  le  Ilot  roule  encor  des  colonnes, 
Le  couchant  reconstruit  Carthage  sur  la  mer. 


64 


CARTHAGE  EST  LA 


rthage  est  là  !  Prends  la  pioche  dans  ta  main 
frappe  n'importe  où  cette  terre  trop  mûre  : 

Punique,  chrétien,  romain, 
sang  des  siècles  sortira  de  la  blessure. 

rthage  est  là!  Prends  garde  aux  spectres!  Sous  tes  pas 
ute  l'histoire  dort  et  la  plaine  regorge, 
vent  passe.  Les  champs  remuent.  Les  épis  d'orge 
commencent  la  houle  antique  des  combats. 

rius  pleure  encordansce  ruisseau  qui  fluo; 

cœur  de  ce  couchant  saigne  la  mort  des  saints  ; 
oite  sur  les  faisceaux  des  cactus  assassins, 
ns  ce  petit  cyprès  Salammbô  te  salue. 


—  60 


LA    FIGURE   DE   PROUE 

Regarde  !  la  nuit  plane  et  s'abat.  Il  fait  noir. 
—  Est-ce  TertiiUien  ou  la  voix  des  colombes? 
Retourne-toi!  Tes  yeux  peuvent  encore  voir 
Les  vagues  de  la  mer,  creuses  comme  des  tombes. 

Le  flot  vient  de  noyer  la  torche  que  brandit 
Sur  l'orgueil  des  cités  le  soir  incendiaire. 

Silence  sur  mer  et  sur  terre! 
Garthage  est  morte  à  tout  jamais  :  Caton  a  dit. 


i 


—  66  — 


LES  BEAUX  PIGEONS 


s  beaux  pigeons  de  Tancienne  Me'gara 
le  voici  dans  le  plein  soleil  et  en  grand  nombre, 
'iviennentsur  le  sol,  d'oii  leur  vol  s'effara, 
joindre,   blancs,  l'exact  pigeon  noir  de  leur  ombre 

s?  verrons-nous,  tant  il  fait  bleu,  tant  il  fait  beau, 
parce  que  nos  cœurs  hantés  sont  remplis  d'elle, 
1  milieu  des  roucoulements  et  des  coups  d'aile 
isser  le  spectre  inexprimable,  —  Salammbô?... 


—  67  — 


COQUELICOTS 


Seule,  je  parcourais  la  colline  punique 
Et  féroce,  où  guettaient  encore  des  échos, 
M'épouvantant  de  voir,  le  long  des  champs  tragiquesj 
Ces  mares  de  coquelicots. 

De  si  vastes,  profonds,  écartâtes  espaces, 
Nul  n'en  a  jamais  vu.  Par  places. 
C'était,  dans  l'herbe  haute  où  je  me  promenais, 
Comme  si,  largement,  les  ruines  saignaient... 

—  Serait-ce  que  la  Souvenance 
A  travers  cette  terre  où  plus  rien  n'est  vivant, 
Incita  le  hasard  vagabond  et  le  vent 
A  ces  semailles-ci  qui  demandent  vengeance? 


68 


AVERTISSEMENT 


uines  de  ces  palais  carthaginois 

encor  la  cité  des  squelettes  sournois 

lés  tout  de  leur  long  parmi  leurs  amulettes. 

ns  sans  murs,  humains  sans  chair...  Quand,  vers  le  soir, 
quelque  ancien  tombeau  nous  irons  nous  asseoir, 
ns  tout  bas  de  peur  d'éveiller  le  squelette, 

as  ne  voulons  pas  qu'il  rampe  jusqu'à  nous 
bruit,  comme  un  serpent  ou  comme  une  belette,' 
)nge  dans  nos  yeux  le  regard  de  ses  trous. 


—  69 


I 


LUNE 


Salée  encor,  humide  encor,  perle  pêchée, 
La  pleine  lune  vient  de  sortir  de  la  mer, 
Et,  ce  soir,  ma  pensée  ardente  est  attachée 
Au  nocturne  visage,  épouvantable  et  clair. 

Visage I  Eternité  de  la  lune  apparue 

Qui  laisses  l'infini  des  eaux  pour  l'infini 

Du  ciel,  viens-tu  régner  sur  ta  ville  perdue?... 

—  Es-tu  là,  Karthago?...  Tanit!  Voici  Tanit  1... 


—  70  — 


«  DELENDA  EST...  » 


5  hanterons  longtemps  cette  mer  jamais  basse 
5  laquelle  sombra  toute  l'antiquité, 
es  cailloux  mouillés  d'écume  qu'on  ramasse 
ouviennent  encor  d'avoir  été  sculptés. 

hage!  nous  irons  partes  moissons  tranquilles 
les  souffles  marins  remuent  profondément, 
os  pieds  blesseront  une  ou  deux  ou  trois  villes 
:es  devant  tes  flots  royaux  de  diamant. 

souvenir  fera  rouler  les  mers  humaines 

furieusement,  se  heurtèrent  ici, 
es  soirs  empourprés  reparleront  des  haines 
t  les  champs  et  les  eaux  font  encor  le  récit... 

1 
1 

_  71  _ 


LA    FIGURE    DE    PI 


Ah  !  celte  âpre  cité  qui  ne  veut  pas  se  taire! 

Que  dit  Caton,  ce  soir?...  Morte,  Carthage?  —  Noi 

L'Invisible,  debout,  surgit  de  cette  terre, 

Et  voici  devant  nous  plus  qu'une  ville  :  un  nom. 


-,'). 


BARBARESQUES 


AU  PALAIS  DU  FRERE  DU  DEY 


Au  palais  du  frère  du  Dey, 
Dinme  nous  regardions  par  les  fenêtres  sombres 
iscendre  vers  la  merles  jardins  rayés  d'ombres, 
DUS  sentions  le  présent  peu  à  peu  s'éluder. 
a  fantôme  rôdait,  de  songe  et  de  science, 
;  le  marbre,  le  bois,  les  ors  et  la  faïence 
:aient  autour  de  nous,  à  jamais  possédés. 

Par  ces  splendeurs  mahométanes, 
nsi,  dans  ce  palais,  la  nostalgique  Alger 
îrsistait,  comme,  assise  en  colliers  d'oranger, 
ae  dernière,  molle  et  fatale  sultane  ; 
.,  le  long  des  bassins  et  colonnes  des  cours, 
i)us  cherchions  cette  perle  humaine  d'anciens  jours, 
>us  le  feuillage  large  où  naissent  les  bananes. 


LA    FIGUKE   DE   PROU 

Nous  fûmes,  regardant  de  près, 
Parmi  les  rangs  d'à  ru  ni  s  et  d'iris  des  allées, 
Admirant  l'air,  le  ciel  au-dessus  des  vallées, 
La  Méditerranée  à  travers  les  cyprès 
Et  sa  lointaine  coupe  arrondie  et  si  bleue,  , 

—  Gomme  jadis  se  promenait  la  race  feue 
Qui  n'avait  point  prévu  ceux  qui  viendraient  après. 

Et  de  ce  lieu  nous  emportâmes 

Seulement  le  fragile  et  funèbre  trésor 

D'une  rose  trouvée  au  pied  d'un  rosier  mort, 

Rose  fanée  ainsi  que  se  fanent  les  femmes, 

Les  cités  sur  la  mer,  les  races  et  les  temps, 

Et  qui  garde,  arrachée  aux  rameaux  mécontents, 

L'odeur  dds  vieilles  fleurs  et  des  anciennes  âmes... 


RÉMINISCENCE 


Comment  fixerions-nous  la  minute  qui  passe? 
Dans  la  villa  du  Gouverneur, 
Devant  la  mer,  le  ciel  et  les  jardins  en  fleur, 
N'avons-nous  pas  redit  un  poème  d'Horace? 

Ainsi  nous  honorions  tout  bas  le  beau  matin 

D'avril,  la  maison  à  mi-côte 

Et  tout  l'harmonieux  paysage  latin 

Que  baigne  mollement  une  mer  toujours  haute, 

Car  n'était-ce  pas  là  ce  qui  montait  du  sol, 
I  De  la  blanche  maison  tacite, 
!  Des  iris  blancs  et  noirs  sous  des  pins  parasol, 
i  Du  golfe  bleu  que  frise  une  vague  classique?... 


77  — 


AMERTUME 


Ces  dernières  splendeurs  déjà  désaffectées, 

Ces  quelques  beaux  palais  dans  leurs  jardins  charmants 

Verront  monter  aussi  le  noir  déferlement 

Des  vagues  de  l'Ouest  sur  eux  précipitées. 

Alger  l'ancienne,  Alger,  belle  galère  d'or 
Qui  manœuvrais  sous  tes  forbans  nerveux,  si  fière. 
Equipage  vaincu  dont  le  navire  est  mort, 
Quel  dur  écueil  ta  fait  échouer,  ô  galère?     * 

Les  soirs,  dans  l'arrogance  et  le  sang  des  couchants, 
xNous  regardons  avec  douleur  tout  ce  qui  manque 
A  ton  passé;  nous  regardons  la  ville  franque 
Qui  met  sur  ton  visage  un  masque  aux  yeux  méchants, 

—  78  ~ 


.HHARESQUES 


nous  voyons,  dans  le  profil  do  ta  mosquoe 
imeurce  au  milieu  de  l'étranger  amer, 
1  dernier  vieil  Arabe  à  ligure  busquée 
5sis  seul  et  pensif  à  regarder  la  mer. 


—  79  — 


SIRÈNE 


L'habitante  des  mers  tièdeset  sans  marée 
Qui  cligne  doucement  des  cils  orientaux 
Saura-t-elle  abolir  la  voix  désespérée 
De  celle  assise  au  cœur  de  mes  natives  eaux? 


Ne  le  dis  pas  !  je  sais  que  ta  face  est  très  pâle 
Et  si  tristes  tes  yeux  qu'ils  ont  pleuré  la  mer, 
Certes  point  le  bain  bleu  que  nourrit  ce  ciel  clair 
Mais  la  mer  rétractile  et  septentrionale, 

La  grise  mer,  ma  glauque,  où  les  couchants  sont  loi 
Et  violents  parmi  la  détresse  des  brumes, 
Et,  jusque  sur  le  bord,  empourprent  les  écumes. 
Comme  d'avoir  noyéjes  cheveux  roux  et  blonds. 


80  — 


RBARESQUES 


uplus  chaud  du  soleil  africain  qui  m'abuse, 
ï  sens  jusqu'à  mon  cœur  se  glisser  ton  corps  froid, 
•anslucide,  et  plus  pâle  et  beau  qu  une  méduse, 
ttout  le  souvenir  se  colle  contre  moi, 


\ 


t  c'est  lorsqu'un  grand  cri  perce  les  étendues 
t  m'atteint,—  moi  qui  sais  tout  le  secret  des  mers, 
enu,  non  du  port  blanc  d'où  partent  les  steamers, 
lais  du  plus  désolé  de  mes  plages  perdues... 


—  81 


SOIRS  D'ALGER 


Soirs  d'Alger,  soirs  d'Alger  sur  la  berge  où  tout  bouge 

Sur  les  mille  reflets  agités  dans  le  bleu 

Du  port,  les  quais,  les  mâts  à  cordages  nerveux 

Et  les  paquebots  noirs  avec  leurs  tuyaux  rouges, 

Soirs  d'Alger,  plus  n'est  seul  l'Islam  essentiel, 
xMais  dans  ce  grouillement  d'Europe  à  dures  faces. 
Quelle  rédemption  se  répand  sur  les  races 
Avec  le  soir,  le  tiède  soir  tombé  du  ciel?... 


—  82  — 


REVANT  D'ALGER 


vant  d'Alger  passée  au  bord  du  flot  assise, 

ia  foule  pareille  au  plus  pur-bas  relief, 

e  douleur  s'abat  sur  mon  âme  pensive  ; 

[•,  n'ayant  point  l'orgueil  qu'elle  soit  notre  fief, 

regrette  à  mourir  le  grand  profil  vétusté 

'elle  devait  sculpter  sur  le  bleu  de  son  port, 

lis,  et  dont  le  souvenir  lui-même  est  mort, 

Et  cette  voix  qui  dit  toujours  :  «  Ce  n'est  pas  juste... 


--  83 


PAONS  D'ALGER 


Avec  les  lointains  bleus  de  mer  et  de  platanes 
D'un  parc  enchevêtré  comme  dans  les  albums, 

Sur  ce  mur  de  géraniums,         • 
Je  vois  deux  paons  mener  leurs  robes  de  sultanes. 

Je  songe  à  des  récits  de  jeune  prince  ailé, 

De  dame  enchantée  et  fatale. 

Que  j'aime,  de  verre  filé, 
Ces  oiseaux  surmontés  d'une  aigrette  royale! 

Chère  enfance  passée,  ô  contes  de  Perrault  ! 

Ces  deux  paons  verts  suivis  d'incomparables  traîne 

Sont-ce  deux  dernières  marraines. 
Dans  ces  géraniums  et  sous  ce  beau  sureau  ?... 


84  — 


CONTEUR  ARABE 


J'aime,  en  Alger,  devant  la  mer,  cette  Kasbah, 
Son  quartier  culotté  comme  une  vieille  pipe 
Et  son  conteur  traînant  une  sublime  nippe 
Oîi  rislam  ancien  subsiste  et  se  débat. 

Il  parle.  Pas  un  seul,  parmi  la  foule  blanche 
Qui  l'écoute,  avec  de  grands  yeux,  assise  en  rond, 
N'aperçoit  la  beauté  de  sa  main  sur  sa  hanche 
Ni  l'éclair  fugitif  qui  traverse  son  front. 

'Mais  dans  son  grave  calme  ou  dans  sa  frénésie 
La  race,  se  trouvant  chez  soi,  se  sent  si  bien 
Que  parfois  tel  Arabe  en  loques  qui  n'a  rien. 
Tend  ses  pauvres  deux  sous  à  cette  poésie. 


—  85  — 


A  LA  LOUANGE  DES  PORTS  DE  MER 


Vous  vivez  en  mon  cœur,  ports  de  mer,  ports  de  mei 
Arrondis  et  calmés  devant  le  large  amer. 

Autour  des  paquebots  arrêtés  sur  leurs  quilles, 
Cette  odeur  de  goudron,  d'ordure  et  de  coquilles, 

Cette  odeur  rude  du  départ  et  du  retour, 
Je  la  respire,  sur  vos  quais,  avec  amour* 


J'aime  le  clapotis  qui  berce  et  qui  soulève 

En  vouSjtantde  reflets,  de  commerce  et  de  rêve^ 


—  86  — 


kRBAKESQUES 

t  l'esprit  du  voyage  erre  à  travers  vos  mâts 
ont  craquent  doucement  les  sous-bois  délicats. 

aux  ports,  beaux  ports  de  mer  de  mes  villes  diverses 
ans  le  bleu  méridional  ou  les  averses, 

saux  ports  où  Ton  peut  voir  se  balancer  de  près 
î  soleil  pris,  le  soir,  dans  le  haut  des  agrès, 

vous  chéris  du  fond  de  ma  première  enfance 
li  devinait  déjà  la  joie  et  la  souffrance. 

:s  barques  de  Honfleur  qui  se  marquent  H.  0. 
riaient  sans  bruit  à  l'heure  où  la  mer  monte  haut. 


les  partaient  vers  Tinconnu  qui  tente  et  brille, 
'Bc  l'obscur  désir  d'une  petite  fille, 

ors  que  j 'ignorais  encor  que  mon  destin 
|5  donnerait  la  mer,  le  risque  et  le  butin. 

|,  puisque  maintenant  se  gonfle  ma  poitrine 
grand  enthousiasme  et  de  brise  marine, 

—  87  — 


LA    FIGURE    DE    PR 


Salut  à  vous!  J'ai  pris  aussi  mon  large  vol 
Devers  un  autre  ciel,  devers  un  autre  sol, 

0  vous  qui  m'accueillez  au  bout  de  tout  voyage, 
Beaux  ports,  beaux  ports  de  mon  bonheur  et  de  moi 


-   88  — 


EN  KROUMIRIE 


PREMIÈRE  NUIT 


dlence  de  la  forêt  de  chênes-lièges 

ite  immensément  dans  la  nuit, 

rri  des  millions  de  furtifs  petits  bruits 

existences  qu'on  ignore  et  qui  y  siègent. 

'aspiration  brûlante  du  gibier 

imêle  au  cours  des  eaux,  au  frôlement  des  plantes, 
8s  souffles  d'humains  enfouis  sous  des  tentes 
5  sauvages  que  des  terriers. 

,  parmi  cette  nuit  des  premiers  temps  du  monde, 

couché  mon  front  dans  mes  bras 

lissé  s'enrouer  dans  ma  gorge  profonde 

■anglot  qu'on  n'explique  pas, 


91 


LA    FIGURE    DE   PR 


Alors  que  dans  l'obscurité  pleine  de  sources 
Et  de  tant  de  sommeils  vivants  qui  se  sont  tus, 
Géométrique  et  solitaire,  la  Grande  Ourse 
Régnait  à  l'horizon  sur  des  chênes  crépus. 


92  — 


ENTHOUSIASME 


La  liberté  cambre  nos  reins, 
Dur  et  nuit,  sur  le.  dos  des  bêtes  à  tous  crins, 
t  nous  nous  sourions  au  vol  des  chevauchées, 


arnous  sommes  bien  loin  de  la  crasse  et  du  fard, 

De  l'autre  côté  du  départ, 
)ii  peuvent  reverdir  lésâmes  desséchées. 


Les  autres  sont  restés  là-bas 
^  gémir,  à  serrer  du  vide  plein  leurs  bras 
Dans  la  mollesse  européenne  : 

—  93  -- 


LA    FIGURE    DE    PRO 

Vivent  nous  qui  passons  une  fougère  aux  dents  ! 
Plus  besoin  d'être  doux,  ni  sages,  ni  prudents-; 
Nous  sommes  seulement,  toi  le  mien,  moi    la  tienn 

Aimes-tu,  galopant  loin  des  foyers  mesquins, 

Ton  petit  compagnon  des  chemins  africains 

Où  tour  à  tour  Forage  et  le  beau  temps  s'embusquen 

Moi,  je  m'aime  d'avoir  à  jamais  oublié 
Ce  qui  me  fit  jadis  ou  souffrir  ou  plier, 
Sentant  enfin  complète  en  moi  mon  âme  brusque. 


Je  m'aime  de  n'avoir  que  ma   tendresse  au  cœur, 
Si  forte,  que,  parfois,  seule,  elle  me  fait  peur. 
Dans  la  guerre  inconnue  et  longue  du  voyage, 

Et  de  vivre  ainsi  toute  avec  le  même  élan 

Qu'un  cavalier  rué  parmi  les  paysages, 

Qui  s'esclaffe,  un  éclat  de  lance  dans  le  flanc  ! 


9i   - 


AUTREMENT 


1  rudesse  des  monts  accroupis  dans  la  brume 
3nt  la  verdure  est  bleue  en  biais  sur  un  ciel 
•es  gris  où  le  couchant  lui-même  ne  s'allume, 
;ra  mourir  dans  ma  mémoire  tout  le  miel 
Orient,  les  jardins  de  la  molle  délice 
'intanière,  et  ces  nuits  telles  que  des  saphirs, 
i  belles  que  l'amour  même  ne  peut  suffire, 
j,  sentant  bon  parmi  les  clairs  de  lune  lisses, 
i  corps  de  la  déesse  est  dans  le  creux  des  lys.,. 


lant  à  présent,  c'est  cette  Afrique  forestière 
vec  ces  monts  frisés  de  chênes  pour   frontière* 
liant  à  présent,  c'est  cette  nymphe  on  ne  sait  où^ 
|ii  fait  signe  et  s'enfuit  dans  le  cri  du  coucou. 

—  95  -- 


SEULE  EN  FORET 


Seule  en  forêt,  sans  yeux  pour  profaner  les  transes 

Du  mystère,  je  veux  le  plus  beau  des  étés. 

Je  serai  couronnée,  à  travers  les  essences, 

De  chèvrefeuille  en  fleurs  et  de  cheveux  nattés. 

Je  suis  un  petit  faune  ivre  de  sève  verte. 
Evohé  !  Evohé  !  Les  chênes  sont  humains  ! 
Pour  découvrir  en  eux  l'hamadryade  offerte, 
A  tous  j'écarterai  l'écorce  avec  mes  mains. 

J'aime  !  J'aime  1  Et  l'amour  des  êtres  m'effarouch< 
Mais,  depuis  tant  de  nuits  que  je  t'ai  dans  le  sang 
Nature  !  reçois  donc,  dans  ce  cri  de  ma  bouche, 
Mon  désir,  mon  respect,  mon  cœur  d'adolescent! 

—  96  — 


ÉLOGE  DE  MON  CHEVAL 


Mon  cheval  au  poitrail  solide,  à  Tœil  de  feu, 
Frère  joyeux  de  mon  âme  animale. 
Ton  sang  arabe  bout  comme  le  mien,  beau  mâle, 
Et  tu  comprends  si  bien  le  jeu  ! 

Voici  notre  statue  haute  et  momentanée. 
Chaque  jour  pour  nous  est  le  jour  des  bonds 
Et  des  caprices  furibonds 
Vite  oubliés  au  bout  de  la  journée. 


Ton  galop  violent  obéit  à  mon  cri, 
i    Nous  vivons  d'ivresses  pareilles  ; 
Et  je  vois  l'existence  entre  tes  deux  oreilles, 
Sensibles  à  tout  comme  mon  esprit. 

—  97  — 


LA    FIGURE    DE    PRO 

La  même  passion  passe  dans  nos  narines, 
Le  même  vent  dans  nos  cheveux. 
Je  fais  ce  qui  te  plaît  et  toi  ce  que  je  veux, 
Et  la  liberté  gonfle  nos  poitrines. 

Le  tout  puissant  pouvoir  s'équilibre  entre  nous  : 

Ma  vie  est  livrée  à  ton  dos  farouche, 

Ma  volonté  mate  ta  bouche, 

Et  ta  force  est  prise  entre  mes  genoux. 

Que  si,  présentement,  1  ombre  multiple  et  une 
Descend  avec  le  feu  des  soirs, 
Dis  ?  Prenons  notre  trot  vers  la  nouvelle  lune 
Cornue  au-dessus  des  bois  déjà  noirs. 

Rythmons  des  quatre  pieds  notre  vol  qui  s'élance, 
Si  tu  veux  gagner  le  but  d'un  seul  trait. 
Et  battons  vivement  la  mesure  au  silence 
Dans  les  sentiers  de  la  forêt. 


\ 


-  08  - 


RENCONTRE 


JL'aventure  à  travers  les  pays  parcourus. 
Les  plaines  sans  verdure  où,  nue  et  torse,  brille 
La  Medjerda,  comme  une  anguille, 
Dans  la  douleur  du  soleil  cru  ; 

Les  jardins  des  villes  arabes 
Et  d'autres;  les  cités  en  ruine  ou  debout, 
Garthage  trois  fois  morte  oh  l'orge  garde  un  goût 

Des  cendres  immémoriales  ; 

La  foret  des  pays  Kroumirs 
Où  nous  galopions,  une  rose  à  l'oreille, 

Sur  nos  belles  mules  pareilles. 
Nous  délivran^t  de  tout,  même  du  souvenir; 

BlBbrOXHECA 
Otttvlen«5* 


LA    FIGURE   DE    PROUI 

L'aurore  couleur  d'abricot, 
Le  midi,  le  couchant,  la  lune  ronde  et  haute 

Sur  ces  forêts  oii,  côte  à  côte, 
Nous  vivions  glorieux,  seuls  avec  notre  écho  ; 

Les  soirs  d'immense  rêverie 
Sur  le  plus  haut  des  monts  du  pays  vert  et  roux. 

Lorsque,  du  fond  de  l'Algérie, 
Les  sommets  successifs  déferlaient  contre  nous  ; 

Tout  cela  qui  berçait  notre  vie  ineffable, 
Pour  un  moment,  en  moi,  fut  comme  n'étant  plus. 
Le  jour  que,  sans  savoir,  nous  sommes  descendus 
A  Tabarka,  ville  marine  dans  le  sable, 

Parce  que  la  mer  s'y  répand 

Verte,  lumineuse  et  foncée. 
Et  qu'au  cœur  du  large  bleu-paon. 
Toute  mon  âme  s'est  en  silence  élancée 
Vers  plus  loin,  vers  plus  beau,  vers  plus  pur,  vers  plij 
Où  nous  n'atteindrons  pas,  même  par  la  pensée... 


—  400  — 


MINUTE 


Les  oliviers  du  beau  ruisseau  de  Ben  Métir 
Mêlés  aux  naturels  jardins  des  lauriers  roses  ; 
Puis,  retenant  un  bouc  dont  l'effort  veut  bondir, 
Un  Arabe  debout,  sculpté  parmi  les  choses  ; 
Puis  nous  autres  riant  du  bonheur  de  nos  yeux 
Avec  notre  jeunesse  au  fond  de  la  poitrine, 
Inconscients  de  ces  lauriers  impérieux 
Dont  l'amertume  en  fleur  viole  nos  narines... 


—  101 


MOMENT  NOCTURNE 


Nous  qui  ne  portons  point  le  joug  bas  des  aines, 

Qui  ne  connaissons  plus  dans  quel  monde  nous  sommes 

Nous  savons  la  splendeur  des  soirs  déracinés 

Oii  Ton  est  seulement  des  femmes  et  des  hommes. 

Nuits  d'Afrique  !  Tenant  nos  nuques  dans  nos  mains, 
Nous  avons  respiré  Tété  comme  des  plantes, 
Alors  que,  sur  nos  yeux  restés  à  peine  humains, 
Le  ciel  laissait  tomber  ses  étoiles  filantes. 


Ah  !  qui  saura  les  dieux  que  nous  avons  été 
Quand  toute  la  foret  craquait  comme  une  écorce 
Et  qu'animale  en  nous  s'étirait  notre  force 
Dans  un  instant  plus  grand  que  notre  éternité? 

—  102  — 


SECONDE 


e  longue  forêt  de  reflets  est  dans  Teau  ; 
jiltitude  du  ciel  qui  s'y  est  renversée 
t  un  abîme  bleu  sans  fond, 
me  tiens  sur  ce  bord,  seule  avec  ma  pensée  ; 

n'est  rien  que  mon  cœur,  ce  n'est  rien  qu'un  peu  d'eau, 
lis  la  vie  éternelle  en  moi  s'est  renversée 
|nsi  que  la  forêt  et  le  ciel  dans  cette  eau, 
'  je  me  sens,  avec  des  reflets  jusqu'au  fond, 
us  profonde,  magique  et  menteuse  que  Feau... 


—  103  — 


CRÉPUSCULAIRE 


Le  jour  s'en  va.  Monte  ta  bête! 
Le  plateau  s'ouvre  au  bout  du  chemin  malaise'... 
Dans  l'obscurcissement  de  la  nuit  qui  s'apprête, 
Les  lacs  lointains  sont  des  coupes  de  lait. 

Est-ce  le  feu  dans  la  forêt? 
Le  plateau  s'ouvre  au  bout  du  chemin  malaisé... 
Monte!  Tu  pâliras  en  détournant  la  tête, 
Devant  le  déploiement  du  couchant  biaisé. 


—   104  — 


K.KOUMIRIE 

donc  glorifiera  le  ciel  de  sa  blessure? 
:on  silence  ou  de  ton  chant 
as-tu  triomphale  ou  sombre? 
-tu  l'attarder  debout  sur  ton  ombre? 

donc  glorifiera  le  ciel  de  sa  blessure? 
!  dis!  que  tes  talons  éventrent  ta  monture, 
JDuisses-tu,  saignant,  écumant,  trébuchant, 
idir  des  quatre  pieds  au  travers  du  couchant 


105  — 


REVEILS 


VILLAGE 

En  Afrique  mineure,  on  retrouve  au  passage 
Un  bout  d'Europe  au  flanc  d'un  mont,  dans  un  vilb 
Traversé.  C'est,  au  vol,  le  réveil  chassieux 
Des  êtres  dont  l'aurore  ouvre  les  pauvres  yeux. 
C'est,  au  sortir  de  la  ténèbre  et  du  silence, 
Le  bruit  et  la  couleur  du  jour  qui  recommencent. 
C'est  un  homme  qui  baille  en  étirant  ses  bras 
Sans  sourire.  C'est  un  cheval  osseux  et  las; 
On  lui  remet,  alors  que  cliguotent  ses  taies, 
Son  collier  de  misère  au  creux  des  mêmes  plaies; 
Et  c'est  vivre.  Et  la  bête  est  triste  immensément,  i 
Autant  sans  doute,  ou  plus  encore  que  les  gens... 

—  106  - 


II 


IVIUiMAGiNE 


rest  le  réveil  de  la  monta2:ne  sombre  et  claire 
iui  garde  encor  la  nuit  sur  un  de  ses  côtés. 

îlle  reprend  sa  bienheureuse  éternité, 
dassivementj  face  à  l'aurore  millénaire. 

2t,  pour  être  pareille  au  bel  Arabe  lent 
jui  se  lève  dans  son  manteau  fatal  et  blanc, 

Elle  écarte  la  brume  et  sort  de  ses  nuages, 
Et  crève  le  ciel  rose  avec  son  grand  visage. 


10' 


AU  PAS 


Malgré  le  doux  sous-bois  où  vont  mes  promenades. 
Je  sens  toute  l'Afrique  autour  de  mon  cheval. 
Cavalier  insolite,  avec  mon  cœur  féal 
Et  fier,  je  suis  Tancrède  au  pays  des  Croisades. 

Je  vais  au  pas,  rêvant,  la  hanche  sous  mon  poing, 
Étroite  et  masculine  avec  mes  fauves  bottes, 
Et,  collant  à  mon  corps,  Forgueil  ancien  des  cottes, 
Comme  mes  preux  normands  qui  guerroyaient  au  le 

Le  long  des  horizons,  le  jour  court  à  sa  perte. 
Un  pays  de  couchant  et  de  lacs  violets 
Brille  ;  et  je  ferme  un  peu  les  yeux,  et  je  me  plais 
Ainsi,  sur  mon  cheval  aux  narines  ouvertes, 

—  108  — 


|(vR0U31IRIE 

aivrant  en  douceur  du  vague  conte  bleu 
me  fait,  d'un  revers  de  ma  lance  opportune, 
^rainqueur  du  soleil,  ce  long  dragon  de  feu, 
'annonciateur  de  la  nouvelle  lune. 


—    109 


CAVALIER  TACITURNE 


Cavalier  taciturne,  à  l'heure  où  se  recule 
La  mer,  lorsque  s'endort  la  diurne  couleur, 
Je  sens  tout  ce  qui  sombre  avec  le  crépuscule 
Entrer  au  fond  de  moi  pour  me  briser  le  cœur. 

Qu  ai-je  admis,  qu'ai-je  aimé  dans  la  pleine  lumièr 
Et  voici  que  le  soir  met  mon  orgueil  à  bas. 
Je  chercherai  toujours  et  ne  comprendrai  pas 
Le  secret  de  ce  cœur  d'énigmatique  pierre. 

Nul  n'a  su  détourner  mes  prunelles  vers  lui. 
Mais  du  creux  du  lointain  monte  la  nuit  marine, 
Et  si  fort  sa  douceur  me  gonfle  la  poitrine, 
Et  je  me  sens  si  haute  et  triste  dans  la  nuit... 

—  110  — 


KROUMIRIE 

t 

iesse  intérieure,  ô  ma  seule  Vivante  ! 
•mme  tu  lèveras  T  impossible  regard 
|!  tes  yeux  vers  la  lune  à  l'horizon  levante, 
que  tu  seras  pâle  et  qu'il  se  fera  tard! 

:rrai-je  devant  moi  ta  face  solennelle 
iie  les  heures  du  jour  ne  doivent  jamais  voir, 
lune?  Et  franchissant  le  firmament  du  soir, 
ngerai-je  longtemps  joue  à  joue  avec  elle?... 


111  — 


NOCTURNE 


Les  branches  noires  de  la  nuit 
Plongent  déjà  dans  le  clair  de  lune, 
Mais  au  bout  du  sentier  de  la  foret  qu'on  suit, 
Rouge,  un  morceau  de  couchant  brûle. 

Le  cœur  un  peu  serré  par  le  mystère, 
Au  galop  de  nos  mules  ailées, 
Nous  descendons  vers  les  vallées, 
Vers  la  bouteille  à  l'encre  des  vallées, 
Que  ni  ce  couchant  ni  cette  lune  n'éclairent. 

0  nuit  !  Ne  crains  pas  qu'au  creux  d'un  tournant  br 

La  constellation  mauvaise  d'une  ville. 
Si  l'horizon  se  fait  plus  clair. 
C'est  que  nous  rencontrons  la  mer. 


112 


ROUGE  D'AUTOMNE 


Rouge  d'automne  et  jusqu'au  haut  d'un  chêne  insigne, 

Une  tonnelle  naturelle, 

Une  ombrelle  de  sauvage  vigne 

Au  creux  du  long  sentier  dont  nous  suivons  la  ligne. 

Laisse-moi  rêver  un  peu, 
Belle  tonnelle,  belle  ombrelle 
^ous  laquelle  on  voit  tout  le  pays  bleu  ! 

IV  l'ombre  des  rougeurs  de  ta  vigne  qu'on  longe, 
Je  me  bâtis  toute  une  vie  en  songe. 
Je  m'arrête  un  instant  sur  ce  seuil... 

i-^uis  nous  passons.  Pays,  vigne,  vie  :  un  coup  d'œil. 

~  11.3  — 


PLENITUDE 


Existe-t-il  un  pays  quelque  part 
Qui  n'ait  pas  la  couleur  des  heures  forestières, 
Qui  ne  se  creuse  pas,  sur  des  flancs  montagnards, 
De  golfes  d'ombre  et  de  lumière? 

Un  pays  sans  le  beau  henné 

D'octobre,  qui  fait  les  fougères  rousses, 

Un  pays  sans  nos  promenades  de  mousse 

Et  leurs  chemins  que  barre  un  chêne  assassiné? 

Un  pays  qu'aucun  vert  lichen  ne  marbre 
Et  qui  n'ait  pas  des  jours  entiers 
Oij  l'on  ne  rencontre,  au  hasard  des  sentiers, 
Qu'un  Arabe  beau  comme  un  arbre?... 


—  114 


XROUMIRIE 

T  nous,  ne  sachant  plus  que  quatre  horizons  bleus, 
ravins  moutonnants  et  des  cimes  frisées, 

ï  la  mer  tout  au  bout  des  monts,  et,  lorsqu'il  pleut, 

sursaut  subit  des  sources  improvisées, 

is  ne  pouvons  plus  rien  aimer  que  formes,  bruits, 

fums,  furtifs  comme  des  plumes, 

pirer  du  soleil  et  manger  de  la  brume, 

ir  l'aube  commencer  à  Test  de  la  nuit, 

los  chers  soirs  oii  Fombre  d'une  ombre  nous  suit, 

clair  d'un  tantinet  de  lune... 


115  — 


I 


COIN  DU  FEU 


T'attarder  à  la  rêverie 
Que  l'esprit  des  tisons  te  siffle, 
Est-ce  par  peur  du  vent  qui  crie 
Ou  que  la  grêle  ne  te  gifle  ? 

S'il  fait  mauvais,  crève  la  vitre! 
Ta  bouche  à  la  chaleur  se  gerce. 
Laisse  interrompre  ton  chapitre 
Et  va  boire  à  même  l'averse. 

Dehors,  dure  et  bonne  est  la  vie  ; 
Ton  âme  attend  que  tu  la  mènes. 
Dehors,  ce  sont  cent  mille  chênes 
Qui  chantent  de  toute  leur  pluie. 


116 


N    KROUMiniE 


Il  pleut!  11  pleut  sur  ton  royaume  ! 
Va!  Cours  les  routes  et  les  pistes  ! 
Le  livre  est  trop  lourd  pour  tes  paumes, 
Et  les  conseils  du  feu  sont  tristes. 


Va  !...  Câline  est  la  cheminée 
A  l'heure  où  la  tempête  hue, 
Mais  que  pesante  une  journée 
De  n'avoir  pas  été  vécue  ! 


—  117  — 


EFFUSION 


Puis-je  savoir  combien  je  t'aime,  blonde  automne 

Qui  fais  battre  mon  cœur  si  fort? 
Faudra-t-il  que  toujours  me  ravisse  et  m'étonne 
Le  retour  de  ta  lente  et  magnifique  mort  ? 

Te  voici  donc  !  Je  cours  à  toi  tout  éperdue 

De  t'adorer  comme  quelqu'un, 
De  t'avoir  reconnue  à  ton  fatal  parfum 
Comme  une  amie  absente  et  qu'on  croyait  perdue 

0  chère  !  Je  voudrais  te  prendre  sur  mon  cœur. 

Et  ne  puis,  sur  ma  bouche  douce, 
Que  coller  cette  feuille  ardente,  rouge  et  rousse, 
Aussi  belle,  ou,  plutôt,  plus  belle  qu'une  tleur. 

—  118  — 


LA  RIVIERE  SAUVAGE 


La  rivière  sauvage  est  trouble  où  l'eau  chantonne, 

Et  la  belle  saison  commence  à  dévier. 

Autour  du  frêne  vert  et  du  gris  olivier, 

Les  vignes  ont  trempé  dans  le  sang  de  l'automne. 

Pour  nous,  l'heure  douteuse  où  nous  sommes  assis 
Nous  impose  silence  et  retient  notre  haleine. 
Dis?...  Parle  crépuscule  orageux  et  concis. 
Resterons-nous  à  voir  monter  la  lune  pleine, 

Et,  tournant  au-dessus  de  ces  oliviers  gris, 
De  la  rivière  trouble  et  des  vignes  innées, 
Le  vol  irrégulier  d'une  chauve-souris  ^ 

Agiter  le  couchant  de  ses  ailes  fanées?... 


119 


RETOURS 


Par  ces  après-midi  d'automne,  nous  aimons 
Le  beau  désordre  vert  et  jaune  des  vallées, 
Et,  par  forêts,  labours  et  brousses  emmêlées, 
Nous  descendons  goûter  l'air  du  cirque  des  monts. 

Au  retour,  des  bouquets  pendent  sur  nos  visages. 
Car,  trois  ou  quatre  fois,  nous  sommes  couronnés. 
Et  la  petite  odeur  des  cyclamens  sauvages 
Se  mêle  au  fort  parfum  des  narcisses  fanés. 

Des  rameaux  d'olivier  et  de  myrte,  trophées, 
Sont  dans  nos  mains.  Saisis  par  un  désir  de  chant, 
Nous  rions,  par-dessus  la  plaine  ébouriffée, 
A  l'étoile  qui  nait  dans  le  creux  du  couchant. 

—   120  — 


ARRACHEMENT 


^  le  drame  éternel  des  saisons  se  dénoue, 
.  st  parmi  cette  fin  surtout  que  je  me  veux. 
Uomne!  Te  sentir  ravager  mes  cheveux, 
'-  courir  me  jeter  contre  toi,  joue  à  joue  ! 

travers  de  ton  temps  gris  et  passionné, 
vahissant  d'un  pas  impérieux  d'amante 
tte  clairière-ci  qu'un  coup  de  vent  tourmente, 

mêler  tout  entière  à  ce  chêne  fané, 

ur  que,  mortes,  quittant  la  branche  principale, 
3  quelques  feuilles  fuient  dans  le  sens  du    ciel  bas, 
que  je  puisse  croire  aussi  que  la  rafale 
s  arrache  de  force  à  mon  cœur  mûr  et  las!.... 


121  — 

11 


DEBANDADE 


Ce  jour  tumultueux  rejoint  la  nuit,  au  bord 
Du  ciel  rapide  et  gris  fuyant  sur  les  vallées, 
Et,  dans  le  crépuscule  où  la  forêt  se  tord, 
11  pleut  au  vent  parmi  les  branches  bousculées. 

Le  silence  rompu  craque  de  toutes  parts. 
Octobre  se  répand,  roux  sur  la  mousse  verte. 
—  Gomme  il  fait  violent  et  comme  il  se  fait  tard, 
Et  comme  la  nature,  ici,  court  à  sa  perte  ! 

Est-ce  vraiment  la  fm  de  tout  ce  que  j'aimais? 
Automne  !  Je  sais  bien,  ta  mort  est  provisoire  ; 
Mais  dans  ce  chien  et  loup  furieux,  comment  croire 
Que  tout  ne  s'en  va  pas,  à  jamais,  à  jamais?... 

—  122  — 


RUÉE 


ieuxqiiela  passion,  que  le  galop  m'emporte! 
lisse  plus  vif  encor  bondir  mon  cœur  griffé  ! 
veux  partir  au  vent,  impérieuse  et  forte. 
Sur  mon  beau  cheval  décoiffé. 


)mme  je  le  comprends,  je  veux  qu'il  me  comprenne, 
peut  violemment  voler  vers  mon  désir, 
;,  du  fond  du  danger  où  sa  force  m'entraîne, 
Me  faire  rire  de  plaisir. 

<3st  par  lui  seulement  qu'à  moi-même  j'échappe, 
<iand  je  fonce  d'un  bond  sur  les  soirs  les  plus  beaux, 
<iand  ses  crins  déployés  claquent  avec  ma  cape, 
Que  ma  rage  est  dans  ses  sabots. 

—  123  ^ 


LA    FIGURE    DE  PRC 

il 


Nous  ferons  déferler  la  vague  furieuse 
De  ton  triple  galop  d'écume,  mon  cheval! 
Pâle,  j'assourdirai  d'arabe  guttural 
Tes  oreilles  ambitieuses. 


Ruons-nous  ventre  à  terre  au  travers  de  l'été 
Sans  savoir  vers  quel  but  invisible  je  lance 
Mon  orgueil,  ma  beauté,  mon  rôve,  ma  puissance 
Et  ma  responsabilité  ! 

Et  quand  viendra  la  nuit,  dernière  Centauresse, 
Redressée  et  vertigineuse,  ouvrant  les  bras, 
Je  saluerai  d'un  cri  de  joie  et  de  détresse 
Les  étoiles  qu'on  n'atteint  pas. 


124 


RÉVÉLATION 


Croyais-tu  que,  vivre,  c'était 
Se  mourir  de  coussins  et  d'ombre 
Dans  la  demeure  où  tout  se  tait. 
Violente,  amoureuse  ou  sombre? 

Croyais-tu  que  c'était  plutôt 
La  longue  sirène  des  robes? 
La  musique  oii  parle  enfin  haut 
Ton  cœur  qui  toujours  se  dérobe? 

Croyais-tu  que,  la  joue  au  poing, 
C'étaient  tendre  l'oreille  aux  villes 
Pour  surprendre  les  plus  subtiles 
Des  plaintes  qu'on  n'écoute  point  ? 

—  125  — 


LA    FIGURE    DE    PROUE 


Ou  bien,  hors  l'art  et  la  musique, 
Le  rêve  et  la  réflexion, 
Ouvrir  des  bras  de  passion 
Vers  l'horreur  des  métaphysiques? 

Vivre,  ah  vivre  !  c'est,  au  galop, 
Mater  une  bête  rétive, 
C'est  sentir  au  soleil  trop  chaud 
Suer  et  brûler  sa  chair  vive. 

Dans  l'encombrement  des  chameaux, 
C'est  s'ouvrir  une  place  dure. 
C'est  une  gutturale  injure 
Qui  guérit  du  poison  des  mots. 

C'est  le  tour  et  détour  des  lieues, 
C'est,  au  coin  d'un  village  clair. 
L'apparition  de  la  mer, 
C'est  du  sable  et  des  forêts  bleues, 

C'est,  au  repli  des  manteaux  blancs. 
Cueillir  des  yeux  de  flamme  noire, 
C'est  secouer  de  sa  mémoire 
Tout  le  musc  du  passé  troublant. 

—  426  — 


jOUMIRIE 


Et  puis  c'est,  au  vent  de  la  course, 
Rire  à  ton  compagnon  de  jeux, 
Et,  dans  un  regard  de  ses  yeux, 
Boire  son  cœur  comme  une  source. 


127 


i 


DE  FRANCE 


RETOUR  DEPAYSE 


l  partir,  revenir  et  repartir  encor. 
l  Paris,  c'est  la  Seine  et  tout  l'Ouest  humide 
'on  avait  souvent  médité  sur  la  mort, 
n'aura  plus  son  front  à  la  vitre  viride, 
lie  s'assoira  plus  devant  les  beaux  grands  feux 
nands,  comme  autrefois,  par  les  soirs  sérieux, 
:nd  les  siècles  pesaient  au  front  de  quinze  années, 

iitenant,  plus  de  vitre  et  plus  de  cheminées 
îtidiennes  d'un  passé  désenchanté. 
:  pris  la  grande. route  et  ne  puis  m'arréter. 
nt  connu  la  joie  et  le  mal  du  voyage, 
e  puis  jamais  plus  être  que  de  passage... 

—  131  — 


LA    FIGURE    DE   P 

Chère  âme,  ne  prends  donc  aux  fleurs  que  leur  pari 
Sache  quitter  toujours  quelque  chose  ou  quelqu'ui 
Et,  d'étape  en  étape  et  d'envie  en  envie, 
Chevauche  !  Sois  un  bon  cavalier  de  la  vie  ! 
Romps  tes  muscles,  mon  âme,  ô  voyageur  en  feu, 
Et  ne  veuille  qu'un  mot  joyeux  et  dur  :  Adieu  ! 


—  132  — 


II 


Tu  es  là,  le  Louvre,  avec  ta  façade, 

Ta  base  dans  ta  Seine  fade, 

Tes  clochetons  dans  ton  ciel  gris. 

Tu  es  ma  France,  mon  Paris, 

Tu  es  ce  que  j  aimais  et  tu  es  ce  que  j'aime, 

Tu  es  moi-même... 

El  pourtant  j'ai  le  cœur  serré 

D'un  souvenir  d'Afrique  et  de  sable  doré, 

D'Afrique  oiije  retournerai, 

De  sable  où  je  sens  que,  peut-être,  je  mourrai  ; 

D'Afrique  si  mélancolique. 

Où  tant  j'ai  regretté  ta  façade  historique. 

Où  je  t'ai  regretté,  mon  Louvre,  mon  enfance, 

Où  je  te  regrettais,  ma  France. 

12 


LA    FIGURE    DE    PROUE 


Pourquoi  mon  cœur  sent-il  qu'on  a  brisé  son  nid? 
Qu'y  a-t-il  donc  en  moi  de  tellement  fini 
Pour  que  mes  yeux  te  voient  face  à  face,  ma  France, 
Avec  plus  de  regret  qu'au  temps  de  mon  absence? 


134  —  I 


D'UNE  FENÊTRE  SUR  LA  SEINE 


Je  pense  seule  à  ma  fenêtre  de  Paris, 
Devant  le  Louvre  noir  dans  le  temps  glauque  et  gris, 
Devant  la  Seine  entre  ses  quais  de  pierre  dure, 
Ses  ponts,  ses  deux  ou  trois  peupliers  sans  verdure. 

Je  pense  au  cher  pays  d'Afrique  tout  doré 
Qui,  dans  un  pli  profond  de  ma  mémoire,  brille  ; 
'  A  ce  Paris  qui  fut  et  demeure  ma  ville  ; 
A  des  pays  encore  inconnus  où  j'irai  ; 
A  ma  tendresse  au  fond  de  moi  comme  un  sourire, 
A  des  choses  aussi  que  l'on  ne  peut  pas  dire 
Et  qui  brûlent  mes  yeux  de  domination. 

—  135  — 


LA    FIGURE    DE    PROUE 


Je  pense  avec  indifTérence  et  passion 
A  tout  ce  qui  m'attend,  à  tout  ce  qui  m'amuse. 
—  Et  la  lune,  qui  s'accentue  avec  le  soir, 
Avance  tout  à  coup,  comme  une  qui  veut  voir, 
Dans  mon  rêve  secret  son  visage  d'intruse. 


—  iSfi  — 


II 


Louvre  me  regarde  au  coin  noir  de  ma  vitre 
ec  les  yeux  profonds  de  l'histoire  de  France, 
urtant,  aimé-je  encor  la  chère  accoutumance 
Paris  ?  Mon  destin   m'ouvre  un  nouveau  chapitre, 


Faudrait  s'accouder  et  se  reprendre  toute, 
is  comme  jamais  plus  mon  regard  ne  s'arrête, 
vais  toujours  devant  et  sans  tourner  la  tête  : 
r  j'ai  quitté  tous  les  pays.  Je  suis  en  route. 


—  137  — 

12^ 


III 


Le  cri  des  bateaux  sur  la  Seine 
M'entre  en  plein  cœur  comme  un  poignard. 
Mais  je  suis  seule.  Nul  n'est  là  pour  mon  regard, 
Pour  mon  âme  et  ce  qui  la  mène. 

Mon  cœur  s'est  éteint  dans  le  gris, 

Mon  cœur  où  flamboyait  l'Afrique... 

Repose  dans  mes  mains,  mon  cœur  mélancolique, 

Voici  ce  que  t'a  fait  Paris. 

0  moi  passée,  ô  mon  aînée  ! 
N'avons-nous  pu  nous  délier? 
L'Afrique  se  débat  dans  mon  mal  familier 
Gomme  en  un  piège  d'araignée. 

—  138  — 


t  FRANCE 


Lfriqiie  est  morte,  mouche  d'or, 

us  les  réseaux  de  la  grisaille... 

[gnards,  cris  des  bateaux,  à  quoi  bon  qu'on  s'en  aille 

l'on  doit  au  retour  se  retrouver  encor  ? 


139 


PREMIER  SALUT 


A  Notre-Dame  de  Paris,  lourde  chimère 
Qui,  dans  le  ciel  changeant,  creuse  un  double  sillon, 
A  la  mère  aux  flancs  élargis,  la  bonne  mère 
D'idéal,  d'art,  d'amour  et  de  dévotion, 

Nous  apportons  le  cœur  nôtre  qui  se  dérobe, 
Le  meilleur  cœur,  celui  que  notre  orgueil  défend. 
Nous  nous  réfugions  dans  les  plis  de  la  robe 
De  pierre,  avec  le  geste  oublié  de  l'enfant. 

Nous  venons  habiter  parmi  son  ombre  ailée. 
Qu'elle  veuille  souffrir  que  nous  vivions  le  long 
D'elle,  et  soyons  archange  ou  gargouille,  selon 
Que  nous  nous  sentirons  l'âme  pure  ou  troublée. 

—  140  — 


ANGELUS 


Dame,  salut  à  vous,  pleine  de  grâce. 

ferveur  est  avec  vous. 

paraissez  durable  entre  tout  ce  qui  passe, 

ire  fruit,  le  rêve,  est  béni  comme  vous. 

•Dame  d'ici,  mère  de  notre  race, 

z  sur  nous,  les  artisans  au  cœur  subtil, 

3nant  et  quand  nous  mourrons.  Ainsi  soit-il. 


i4l  — 


ANGOISSE 


Gomment  puis-je  éloigner  Tlnvisible,  aujoiird'hu 
Qui  fera  taire  cette  tour  dont  les  trois  cloches 
Entament  jusqu'au  fond,  de  par  leur  mauvais  bri 
Mon  cœur  que  je  sentais  dressé  comme  les  roche 

0 

Est-ce  que  je  n'ai  plus  l'Orient  dans  le  sang? 
Ne  se  pourrait-il  pas  que  l'on  me  fit  entendre 
Le  rythme  arabe  qui  roucoule,  rauque  et  tendre, 
Dans  le  bois  d'un  roseau  fragile  et  tout  puissant, 

Pour  que  la  simple  voix  de  tourterelle  humaine 

D'une  des  flûtes  primitives  de  là-bas 

Annule  doucement  avec  son  refrain  las 

Le  grand  mal  que  me  fait  la  cloche  européenne?.. 

—  142  — 


ROCKING  CHAIR 


?e-toi  clans  ton  fauteuil,  ô  jeune  femme! 
planer  sur  toi  le  tendre  soir  venu. 
5;  un  peu  ta  vie,  et  repose  ton  âme 
iirder  bouger  devant  toi  ton  pied  nu. 

bon  ne  songer  à  rien  quand  la  nuit  tombe. 
3e  soir  seulement,  ce  soir  presque  d'été, 
)n  sauvage  cœur  soit  comme  une  colombe. 

pencher  ton  front  étroitement  natté. 

?s  rien  qu'une  enfant  pieds  nus  qui  se  balance. 
tes  yeux,  ferme  ton  cœur  ;  et  n'entends  pas 
monté  vers  toi,  plus  fort  que  le  silence, 

IX  qui  t'aiment  trop  et  que  tu  n'aimes  pas. 

—  143  — 


A  PORT-ROYAL 


Jusqu'aux  genoux  dans  l'herbe  en  Heurs  de  Port] 
Devers  la  majesté  des  grandeurs  ruinées, 
Nous  allions.  J'adressais  le  salut  filial, 
Respectueusement,  aux  gloires,  mes  aînées. 

Froides  comme  l'esprit  du  mort  Jansenius, 
Les  pierres  tressaillaient  sous  mes  deux  paumes  r 
Ma  jeunesse,  parmi  la  piété  des  choses, 
Y  paraissait  plus  sacrilège  que  Vénus. 

Pourtant  je  triomphais  que  Juin,  autour  des  spe 
Parfumât  et  chantât  par  les  foins,  les  sureaux, 
Le  cri  sec  des  grillons,  infatigables  plectres, 
Et  le  roucoulement  rauque  des  tourtereaux* 

Il  f 
4ir     


INVOCATIOiV 


us,  production  étra-nge  et  naturelle 
sang  rouge  et  hleu,  rusé,  savant,  ardent 
Et  magnifique  d'Occident, 
-Dame,  éternel,  immobile  coup  d'aile, 

qui  vous  compliquez  comme  notre  cerveau 
D'imagination  à  jamais  fatigante, 
ne   comprenons  point  à  fond  ce  qui  vous  hante, 
esprit  satanique  autant  qu'il  est  dévot, 

nous  nous  retrouvons  dans  vos  rosaces  folles 
emprisonne  et  luit  un  univers  vermeil, 
qui  ne  pouvons  voir  qu'à  travers   des  symboles 
Le  jour  tout  simple  du  soleil. 

—  145  — 

13 


LA    FIGUUE    DE     FI 


Orage  d'harmonie,  ô  muette  musique, 
Votre  flèche  elle-même,  en  son  vol  sans  défaut, 
Ne  peut  monter  tout  droit  vers  la  métaphysique 
Qu'en  se  chargeant  encor  d'ornements  jusqu'en  li; 

Donc,  pierre  et  verre!  forme  alourdie  et  légère, 
Loin  des  Jérusalem,  Nazareth  et  Sion 
Qui  dressent  dans  les  Suds  leur  hlancheur  étranj 
0  fantasque  !  soyez  notre  habitation  ! 


^ 


■—  146  — 


LITANIES  DE  NOTRE-DAME 


floraison  du  passé,  rose  ardente  de  pierre, 
Cœur  de  Paris,  cœur  de  la  France; 

klèrede  l'idéal,  mère  de  la  prière, 

Rocher  pensif  de  l'espérance  ; 

immobile  vaisseau  sur  le  flot  de  la  ville, 
Grand  rêve  dans  la  foule  vile; 

Double  tour  de  silence  et  de  battements  d'ailes. 
Nid  des  saints  et  des  birondelles  ; 

Bague  sculptée  au  doigt  de  la  Force  inconnue, 
Flèche  au  cœur  obscur  de  la  nue  ; 

_  U7  — 


LA    FlLiUKE    DE    PBm 

Monstre  séquanion  miré  dans  les  eaux  basses, 
Et  dont  les  yeux  sont  des  rosaces  ; 

Squelette  compliqué  du  défunt  moyen  âge, 
Témoin  resté  de  son  ouvrage  ; 

Coffret  géant  où  sont  les  secrets  de  l'histoire, 
Berceau  de  notre  foule  noire  ; 

Couveuse  des  œufs  d'or  du  génie  anonyme, 
Montagne  humaine  à  double  cime; 

Découpure  du  ciel,  demeure  del'Idée, 
Pierre  à  tout  jamais  possédée, 

0  passée,  ô  présente,  ô  future,  œuvre  mâle, 
Notre-Dame,  o  originale  ! 


Châsse  que  se  sculpta  notre  race  ancienne. 
0  française,  ô  parisienne! 

Notre-Dame,  du  haut  de  ta  ilèche  légère, 
Garde-nous  de  Tâme  étrangère  ; 

—   14S   - 


DE    FRANCE 


Garde-nous  du  mesquin,  du  banal,  de  TignoMe, 
Conserve-nous  notre  âme  noble  ; 


Notre-Dame  d'ici,  mère  de  poésie, 
Délivre-nous  de  l'Hérésie! 


149 


DANS  LE  CIEL  ROSÉ 


Dans  le  ciel  rosé 
Où  le  soleil  se  meurt  longuement  comme  une  âme. 
Sur  le  haut  de  Notre-Dame, 
Un  oiseau  posé. 


Grosse  comme  rien 
Se  perd,  parmi  l'amas  du  monument  chrétien. 
Sa  sculpture  naturelle: 
Mais  il  a  des  ailes. 


—  iî^O  — 


HÉSITATION 


»ays  d'autrefois,  mes  deux  pays  premiers, 

Paris  et  ma  cote  normande, 
[ue  je  suis  au  loin,  mon  âme  redemande 
î  ciel  nuageux,  vos  toits  ou  vos  pommiers. 

•adant  m'avez-vous,  en  vérité,  reprise  ? 
on  cœur,  revenu  parmi  votre  air  subtil, 
N'est-il  pas  encore  en  exil. 

Verte  campagne  et  ville  grise? 

es  !  0  ville  !  0  terre  oii  sont  mes  anciens  pas, 
>rte  en  moi  l'inquiétude  et  l'insolence 

De  me    souvenir  en  silence 
j'ai  marqué  mes  pieds  sur  d'autres  sols,  là-bas, 

—  ir»i  — 


/ 
LA    FIGURE    DE    PI 


Hélas  !  je  comprends  moins  votre  douce  lumière 
Pour  avoir  vu  llamberdes  ciels  plus  inouïs... 
—  Quiconque  trop  longtemps  a  quitté  son  pays 
N'y  peut  plus  rapporter  son  âme  tout  entière. 


—  152  — 


NOSTALGIE 


Ville  de  mon  autocratie  et  de  ma  fête, 

Paris,  j'ai  maintenant  assez  de  ton  péché. 

Je  voudrais  de  nouveau  le  soleil  sur  ma  tête 

Et  l'Afrique  à  mes  pieds  comme  un  lion  couché. 

S'il  faut,  pour  n'être  plus  despotique  et  câline, 
Secouer  d'un  seul  coup  d'épaules  tes  parfums. 
Partons  !  Retournons-nous  vers  des  visages  bruns, 
Refaisons-nous  bientôt  une  âme  bédouine, 

Afin  de  revenir  quelque  jour  sans  desseins 
Autres  que  contenter  notre  cœur  variable, 
Pour  rouler  plus  sauvagement  dans  tes  coussins 
Un  être  ivre  d'oubli,  de  Sud,  de  ciel,  de  sable... 

—  153  — 


PRESCIENCE 


Orient,  me  veux-tu,  rivage  insatiable. 
Berceau  brûlant  de  tant  de  faces  endormies. 
Pour  que  je  sente  ainsi  ma  place  dans  ton  sable, 
Près  des  déesses  d'or  et  des  sombres  momies? 


Puisque  je  veux  m'évanouir  dans  ta  chaleur, 
M'en  retourner  vers  toi  comme  vers  mon  tombeau, 
Vas-tu  coucher  aussi  mon  corps  couleur  de  fleur 
Au  sarcophage  de  ce  sable  pur  et  beau  ? 

Pourtant  je  viens,  joyeuse  en  dépit  du  hasard. 
Mon  âme  est  comme  était  la  Grande  Courtisane  : 
Une  ville  perdue  et  sur  laquelle  plane 
Le  rire  inconscient  et  doux  de  Balthazar. 


\U 


EN  PARTANCE 


Pourquoi  prétendaient-ils  qu'on  n'arrive  jamais  ? 
Le  voyage  pour  moi  n'est  pas  ce  grand  mensonge. 
Chaque  nouveau  pays  est  celui  que  j'aimais, 
Je  reconnais  partout  la  couleur  de  mes  songes. 

;  Quand  le  sifflet  des  trains  m'a  lézardé  le  cœur, 
Je  me  sentais  sortir  de  moi  par  tous  les  pores. 

i  Les  bateaux  ont  crié  ma  joie  et  ma  douleur 
D'océans  inconnus  et  de  nouvelles  tlores. 


Que  si  parfois  je  perds  de  moi-même,  en  passant. 
Gomme  un  agneau  sa  laine  aux  ronces  acérées, 
Le  large  étonnement  des  terres  ignorées 
Me  refera  peut-être  un  regard  innocent* 

—  153  — 


i 


LA    FIGURE    DE    PROU 

Je  poserai  des  yeux  diiïérents  sur  les  choses 
D'avoir,  entre  mes  cils,  tenu  tant  d'horizons. 
Je  possède  déjà  plus  que  notre  raison 
D'Europe,  ayant  dormi  certaines  nuits  de   roses. 

Le  monde  reste  grand  pour  qui  le  voit  de  près.        ; 
On  lève  vers  le  ciel  une  face  accueillie 
Aux  jours  qu'on  s'accompagne,  à  travers  les  forêts, 
D'une  traîne  de  fleurs  et  de  branches  cueillies. 

L'esprit  vole  aussi  haut  qu'un  grand  archange  clair 
Quand  on  ouvre  les  bras  vers  des  mers  inefTaljles, 
Qu'on  va,  sur  une  bete  emportée  au  désert, 
Eventrer  le  soleil  qui  se  meurt  dans  le  sable. 

On  goûte  plus  avant,  le  cœur  gonflé  d'adieu, 
La  couleur,  le  parfum,  la  musique  des  villes, 
Et  leurs  femmes  d'un  soir,  belles  comme  des  dieu 
Secouant  sur  leurs    bras  des  bracelets  servîtes. 


Gomme  j'ai   soif  encor  de  couchants  ensablés, 
De  cités  au  soleil,  d'ardentes  forêts  vertes  ! 
Que  je  sens  tous  les  lieux  oii  je  voudrais  aller 
Me  fasciner   du  fond  de  l'étendue  off'erte  ! 

—  156  —  • 


s    FRANCE 


Je  suis  partie  !  Au  jour  de  revoir  mon  pays, 
Ma  ville  capitale  et  ma  native  plage, 
Mes  hivers  trépidants,  mes  automnes  rouis, 
Je  veux  que  ce  retour  soit  encore  un  voyage. 

L'univers  est  à  moi,  tout  pays  est  le  mien. 
Je  suis  chez  moi  partout  et  partout  étrangère. 
D'exister  sans  foyer,  de  ne  compter  sur  rien, 
M'a  donné  le  secret  d'avoir  l'âme  légère. 

On  rêvait  de  mourir,  mais  voyager  vaut  mieux  ; 
Je  me  suis  pour  toujours  arrachée  à  mes  fibres. 
Juelle  terre  me  peut  retenir,  ou  quels  yeux  ? 
Vlon  être  s'est  enhn  dispersé  :  je  suis  libre  ! 


—  157  — 

14 


LE  DÉSERT 


ODE  AU  DESERT 


Mon  désert   doux  aux  pieds,   mon  fauve  Sud  extrême, 

Inféconde  clarté  mère  des  oasis, 

Je  remettrai  mon  pas  qui  te  caresse  et  t'aime 

Dans  la  trace  oubliée  et  creuse  de  tes  fils. 


Tes  fils  sont  morts.   J'ai  vu,  dans  le  sable  stérile, 
L'intaille  que  laissa  ton  bédouin  sculpté 
Sur  son  cheval  touffu,  dansant  et  difficile, 
Et  qui  passe,  ignorant  à  jamais  sa  beauté. 

Tes  fils  sont  morts.  J'ai  vu,  sur  ta  route  infinie. 
L'empreinte  de  l'Europe  amère  aux  regards  secs. 
Qui,  préparant  de  haut  ses  serres  et  ses  becs. 
Noircit  les  horizons  de  son  vol  d'ironie. 

—  161   — 


LA    FIGURE    DE    PROUE 

Tes  fils  sont  morts.  Je  vais  vers  toi  comme  un  goumiei 
Le  matin  sablonneux,  voilé  de  sauterelles, 
Roucoule  doucement  au  loin  de  flûtes  frêles 
Oîj  Tâme  arabe  enroue  un  éternel  ramier. 

Tes  fils  sont  morts.  Cernant  l'étendue  incréée, 
S'entasse  sur  le  ciel  l'Atlas  plutonien. 
Je  vais  vers  toi.  Ne  veux-je    rien  ?  N'attends-je  rien  ? 
Océan,  océan,  oij  donc  est  ta  marée  ? 

Tes  fils  sont  morts.  Qui  sait  ta  joie  et  ta  douleur? 
Qui  presse  sur  son  cœur  tes  dunes  et  tes  croupes? 
Qui  saisit  à  deux  mains  tes  couchants  de  couleur  ? 
Qui  donc,  qui  donc  te  boit  comme  une  immense  coupe' 


Je  vais  vers  toi.  Tes  fils  sont  morts,  mais  je  te  bois. 
Je  te  bois,  pur  désert  des  saints  et  des  prophètes. 
Car  je  sais  quels  encens  ont  fumé  dans  tes  fêtes 
Et  que  tes  horizons  ont  entendu  des  voix. 

Tes  fils  sont  morts.   Passez,   Europe  haïssable, 
Passez,  inconscients  bédouins  aux  yeux  lents. 
Vous  ne  saurez  jamais  l'ultime  fleur  de  sable, 
L'aloës  inouï  né  tous  les  deux  mille  ans. 


162  — 


lÉSERÏ 


3  ne  saurez  jamais  qu'avec  ses  blancs  mirages, 

palmes  et  ses  nuits  ot  son  étoile  au  ciel, 

te  pour  ce  seul  calice  essentiel 

ésert  d'Iaveh,  du  Koran  et  des  Mages. 


163 


LE  CRI  DES  CRAPAUDS 


Le  cri  des  crapauds,  dans  le  Sud, 
Me  tombe  sur  le  cœur  comme  une  goutte  d'eau 
Les  palmiers  doucement  balancent  leur  fardeau 
—  Rien, rien  pourtant,  ce  soir,  dupasse  ne  s'élu 

Le  désert  orageux  largement  se  dénoue. 
La  nuit  d'Afrique  monte  entre  les  palmeraies.. 
Ah  !  pourquoi  ces  crapauds  ont-ils  la  voix  des  ha 
Et  des  herbages  verts  pendant  l'été,  chez  nou 


—  164 


FIGUIG,  ENTRE  TES  TOURS 


Figiiig,  entre  tes  tours  de  garde  et  tes  talus, 
Palmeraie  au  désert  jetée 
Dont  les  montagnes  ne  sont  plus 
Que  de  la  lumière  sculptée, 

Les  longs  rameaux  de  tes  palmiers  entrecroisés, 
Tes  murs  de  terre  cuite  pâle, 
Ton  ordonnance  féodale 
Nous  rendaient  Tàme  des  Croisés. 

Fleur  de  l'extrême  Sud,  parmi  tes  brises  molles 
Et  les  odeurs  de  ta  moisson, 
Nos  cœurs  battaient  à  Tunisson 
De  l'eau  vive  de  tes  rigoles, 

—  16")  — 


Quand,  sur  nos  grands  chevaux,  cavaliers  d'autref 
Ak.rs  que  nous  avons  passé  tes  portes, 
A  la  tête  de  nos  escortes, 
Nous  avancions  comme  des  rois. 

Figuig  lointaine  encor,  Figuig  couleur  do  sable 
Meure  ton  Islam  libre  et  vieil  ! 
Sous  Timpérissable  soleil 
Meure  ta  beauté  périssable, 

Nous,  les  premiers,   en    attendant  les  jours  nouveai 
Au  creux  du  sable  oii  tout  s'efFace, 
Nous  aurons  imprimé  la  trace 
Des  quatre  pieds  de  nos  chevaux. 


i66  — 


A  TRAVERS  L'AIR  DU  SUD 


ravers  l'air  du  Sud  qui  dessèche  les  bouches, 
us  vers  un  Avril  déjà  gonflé  d'épis, 
enadsa,  nous  reposer  sur  des  tapis 

t  un   esclave,  indolemment,  chasse    les    mouches, 

• 

r,  par  les  arcs  outrepassés,  dans  les  pavots 
jardins  sur  lesquels  va  se  lever  la  lune, 
nègres,  duvetés  comme  des  belles  prunes, 

ser  sous  la  blancheur  des  orangers  nouveaux. 

tarder,  pour  un  jour  ou  pour  toute  la  vie^ 
is  la  demeure  fraîche  et  l'éternel  été, 
l'on  peut  s'en  venir  mourir,  à  bout  d'envie^ 
soleil,  de  silence  et  de  fatalité... 

—  167  — 


I 


SOULEVEMENT 


Puisque,  au  désert,  bercés  de  lliiies  musulmanes 
Nous  vivons  gais  avec  des  âmes  de  héros, 
Il  ne  faut  pas  chanter  ces  choses  de  Schumann 
Qui  nous  laissent  le  cœur  si  gros. 

Alors  que  vous  chantez,  qu'est-ce  donc  qui  pers: 
Dans  nos  esprits  occidentaux, 
Quelle  richesse  de  sanglots. 
Quelle  race  d'ailleurs  si  triste,  au  fond,  si  triste? 


168 


ODE  AUX  JUIFS 


\  VOUS  ai  vus,  les  Juifs,  dans  l'horreur  du  ghetto 
B  VOS  pays  originels,  soleil  et  sable, 
ivre  à  l'écart  votre  existence  misérable 
ir  quoi  le  monde  a  mis  un  éternel  veto. 

li  vu  monter  la  garde  ironique  et  cruelle 
i  l'Arabe,  mortel  ennemi  de  l'Hébreu, 
)iit  l'orgueil  bédouin  maintenait  en  tutelle 
pire  caste  maudite  et  destinée  au  feu. 

! 

î  long  de  vos  taudis  où  la  tête  se  cogne, 
vermine,  la  puanteur,  l'obscurité 
ouillaient  atrocement  dans  l'immuable  été 
i  Sud,  comme  une  immense  et  multiple  charogne 


—  169 

15 


I 


LA    FIGURE    DE    PROU] 

Et  VOUS  célébriez  vos  Pâques  sans  bonheur 
Par  les  chants  étouffés  de  votre  foule  vile, 
Et  vos  enfants  riaient  sous  les  roses  et  l'huile, 
Avec  des  yeux  humiliés  et  pleins  de  peur. 

Mais  dans  ces  yeux  de  velours  noir  ou  de  pervenche 
Une  sourde  éloquence  allumait  le  regard, 
Et  ces  yeux  nous  disaient  au  passage  :  «  Plus  tard  I 
«  Ne  connaissez-vous  pas  déjà  notre  revanche? 

«  Vous  savez  bien,  pourtant,  où  vivent  nos  aines  ! 
«  Votre  race,  au  delà  des  mers,  en  est  enceinte. 
«  Vous  avez  dans  le  sang  l'ineffaçable  empreinte 
«  De  leur  bouche  lippue  et  de  leur  puissant  nez. 

((  Regardez-les  de  près,  nos  yeux  opiniâtres  ! 
«  Oui,  nous  sommes  hués,  méprisés,  avilis, 
«  Mais  nous  posséderons  vos  trônes  et  vos  lits, 
«  Vos  commerces,  vos  lupanars  et  vos  théâtres. 

«  Nous  serons  accroupis  au  fond  de  tout.  Bien  mieux 

((  Pour  finir  la  vengeance  effroyable  et  rusée, 

«  Nous,  purs  sangs  fourvoyés  dans  votre  foule  usée, 

«  Nous  vous  enfanterons  sournoisement  des  dieux» 


170 


E    DÉSERT 

C'est  pour  un  Juif  divin  sorti  de  nos  étables 
Que  vos  orgues  s'enrouent  et  que  dansent  vos  fleurs. 
A  nous  les  papes  blancs,  Tencens,  les  saintes  tables, 
Toutes  les  Notre-Dame  et  tous  les  Sacré-Cœur! 

Le  Ghetto!...  N'est-ce  pas  pour  la  petite  Juive, 
Pour  cette  Myriam  de  chez  nous,  cependant, 
Que  tant  d'architecture  inouïe  et  naïve 
Se  dresse  sur  l'amas  des  villes  d'Occident? 

C'est  nous,  votre  au  delà,  vos  terreurs,  tous  vos  râles. 
Nous  vous  avons  tordus  du  fond  de  notre  Sud, 
Et  nous  chantons  sur  vos  cités  notre  Talmud, 
Et  vous  nous  bâtirez  encor  des  cathédrales. 


Que  les  deux  Orients  et  les  deux  Occidents 

Nous  gardent  !  Nous  saurons  trouver  notre  royaume, 

Et  nous  regarderons  tourner  dans  notre  paume 

Le  monde.  Et  c'est  pourquoi  nous  rions  en  dedans.   » 

1-  Ainsi,  dans  le  soleil  et  le  sable,  au  passage, 
écoutais  ce  regard  au  langage  muet 
hargé  de  patience  infinie  et  de  rage, 
lui,  d'entre  les  longs  cils  hypocrites,  fluait. 

—  171  — 


LA    FIGURE    DE    PROD 


Et  je  voyais,  en  vérité,  tout  le  Possible 

Qui  guette  dans  vos  yeux  pleins  de  honte  et  de  peur 

Et  moi  qui  ne  suis  point,  Israël,  votre  sœur. 

Je  vous  ai  salué  tout  bas,  peuple  terrible  ! 


172 


FANTASIA 


i  est  la  joie,  en  mon  cœur  nouvellement  élue, 
)e  monter  un  cheval  qui  danse  et  qui  salue 
It  secoue  au  galop  sa  tête  chevelue. 

iB  sang,  comme  du  feu,  brûle  dans  ses  naseaux, 
l  hennit  de  désir  au  mirage  des  eaux, 
la  le  Sahara  dans  la  moelle  des  os. 

I 

iB  dur  soleil,  le  ciel  profond  comme  une  coupe, 

.e  sable  à  l'infmi,  l'espace  que  je  coupe 

']t  ma  divine  compagne,  mon  âme,  en  croupe, 

}u'on    me   donne  cela,   puisque    mon    sourd  instinct 
/a  réclamé  sans  cesse  à  l'Occident  éteint  ; 
)u'on  me  donne  cela  pour  unique  destin. 


—  17H  — 

15^ 


LA    FIGUUE    DE    PROL 


Qu'on  me   donne  cela  que  je  sois  brusque  et  rauqu( 

Que  j'écarte  d'un  bond  rhumanilépédauque, 

Et  me  jette  au  travers  du  couchant  rose  et  glauque, 

Que  mon  âme  se  dresse  en  un  grand  rire  fier, 

Et,  songeant  au  passé  nourri  de  sel  amer, 

Crie  au  ciel  :  «  Mon  cheval  est  plus  beau  que  la  mer! 


174  — 


ODE  FUNEBRE 

A  la  mémoire  cVlsahelle  Eberhardt. 


faudrait  les  tambours  des  grandes  chevauchées 
i  rinriocent  roseau  qui  s'enroue  au  désert... 
lis  honorer  ta  fin  de  mes  seuls  yeux  amers 
li  pleureront  le  long  des  routes  desséchées! 


us  t'attend re,  malgré  la  mort,  à  des  tournants, 
land  les  nuits  sont,  au  Sud,  de  palmes  et  d'étoiles, 
land  les  parfums  des  oasis  sont  dans  nos  moelles 
.que  l'Islam  circule  en  ses  manteaux  traînants! 


regretter,  alors  que  je  ne  t'ai  point  vue, 
i  moment  où  mes  mains  allaient  prendre  tes  mains, 
î  heurter,  moi  vivante,  à  toi,  tombe  imprévue, 
ns  avoir  échangé  le  regard  des  humains  ! 


—  i75  — 


LA    FIGURE    DE    PR( 

Je  pense  à  toi,  je  pense  à  toi  dans  les  soirs  roses, 
Jeune  femme,  ma  sœur,  jeune  morte,  ma  sœur! 
Tu  me  parles  parmi  l'éloquence  des  choses, 
Et  ta  voix,  ô  vivante,  est  pleine  de  douceur. 

Salut  à  toi,  dans  la  douleur  de  la  lumière 
Où  tu  vécus  d'ivresse  et  de  fatalité  ! 
Le  désert  est  moins  grand  que  ton  âme  plénière 
Qui  se  dédia  toute  à  son  immensité. 

Toi  qui  n'étais  pas  lasse  encore  d'être  libre, 
D'avoir  tant  possédé  tout  ce  que  nous  voulons. 
Ni  que  toute  beauté  frissonnât  partes  fibres 
Comme  un  chant  magistral  traverse  un  violon. 

Pourquoi  la  mort  si  tôt  t'arrache-t-elle  au  monde, 
Ne  nous  laissant  plus  rien  que  l'admiiation, 
Alors  qu'il  te  restait  encore,  ô  vagabonde, 
A  courir  tant  de  risque  et  tant  de  passion? 

Tout  se  tait.  La  bêtise  immense  et  l'injustice 
Qui  te  regardaient  vivre  avec  leurs  yeux  si  gros, 
Ne  te  poursuivront  plus,  au  milieu  de  la  lice. 
Du  hideux  cri  de  mort  qui  s'attache  aux  héros. 

—   170  -* 


DÉSERT 

is  irons  à  présent  lui  dire  qu'il  se  sauve, 
i  cheval  démonté,  sus  aux  quatre  horizons, 
ir  apprendre  ta  fin  subite  au  néant  fauve 
Saharas  sans  bruit,  sans  forme,  sans  saisons. 

'toi  tu  dors,  enfin  parvenue  au  mystère 

9  ton  être  anxieux  cherchait  toujours  plus  loin, 

veloppée  aux  plis  éternels  de  la  terre, 

nme  dans  la  douceur  d'un  manteau  bédouin. 


—  r 


EN  MARGE 


I 


PROFIL 


tranquille  et  muet,  si  sage  sous  ta  lampe 
nt  Fabat-jour  répand  un  jour  vert  et  subtil, 

Je  te  vois  lire  de  profil 
ec  tes  beaux  cheveux  descendus  sur  ta  tempe, 
;ses  et  noirs  ainsi  qu'une  plume  d'oiseau. 

risi,  calme  lecteur  sculpté  comme  au  ciseau, 
i  croirait  que  ta  force  intérieure  est  prête, 
it  grand  éclat  de  rire  ou  discours  emporté, 
bondir  pour  un  mot,  pour  un  signe  de  tête, 
nt,  tout  entier,  ton  être  en  feu  va  s'exalter? 


181  — 

16 


LA    FIGURE   DE    Pî 

Ton  visage,  troublé  de  joie  ou  de  colère, 

Va  donc  se  dresser  fulgurant 
Selon  Finstant  qui  va  te  plaire  ou  te  déplaire,^ 
Mais  qui  ne  peut  sur  toi  passer  indifférent. 

Car  ta  vie  est  un  étalon  tout  blanc  d'écume 
Qui  ne  s'attelle  point  au  mornejour  le  jour, 
Mais  hennissant,  ruant  et  cabrant  tour  à  tour, 
Piétine  et  danse  en  liberté  sur  la  coutume... 


Ah  !  scandale  à  jamais  des  hongres  de  partout, 
Mon  homme  !  qu'il  fait  bon  et  dur  contre  ton  ûm 
Que  j'aime  ton  esprit  qui  galope  à  grands  coup 
A  travers  le  silence  immense  où  je  me  pâme. 

Toi  que  je  vois  ainsi  sculpté  comme  au  ciseau 

Lire  de  profil  sous  ta  lampe. 
Avec  tes  beaux  cheveux  descendus  sur  ta  temj 
Lisses  et  noirs  ainsi  qu'une  plume  d'oiseau... 


--  182  — 


POUR  UN  AMI 


A  la  charmante  mémoire  de  la  Comtesse  R,  de  C, 


S  pensions  la  revoir,  nous  ne  songions  à  rien, 
oici  qu'on  nous  dit  tout  à  coup  qu'elle  est  morte. 
s  nous  nous  sentons  frustrés  de  notre  bien, 
iombe  a  pris  si  vite  un  corps  comme  le  sien, 
•s  de  grâce  où  vivait  une  âme  fière  et  forte  ! 

ont  allés  sa  voix,  ses  yeux  au  regard  net, 
mouvements  exacts,  sa  native  élégance? 
5 disions  :  «C'est  avec  son  cœur  seul  qu'elle  pense.  » 
îhée  au  miroir  pur  de  sa  tristesse  immense, 
^  ce  qu'elle  ignorait  elle  le  devinait. 

—  183  — 


LA    FIGURE    DE    PRi 


Mais  vous  ?. . .  Comment  finir  la  route  commencée  ? 

Votre  âme  reposait  dans  sa  petite  main, 

Elle  était  votre  épouse  et  votre  fiancée, 

Elle  était  l'aujourd'hui,  l'hier  et  le  demain... 

Et  vous  demeurez  seul  au  milieu  du  chemin  ! 

Souvenez-vous.  Elle  avait  peur  de  la  vieillesse. 
Peut-être  cela  seul  calmera  votre  mal, 
De  songer  que  ses  yeux  parfois,  pleins  de  détresse, 
Regardaient  scintiller,  comme  un  signe  fatal, 
Un  premier  cheveu  gris  parmi  l'or  de  sa  tresse. 

Souvenez-vous,  souvenez-vous  de  son  tourment  ! 
Jalouse,  elle  guettait  votre  désir  d'amant. 
L'âge  n'aura  pas  mis  son  masque  sur  sa  face  : 
Elle  est  partie  en  plein  amour,  en  pleine  grâce, 
Pour  rester,  par  la  mort,  jeune  éternellement. 


-  184 


MÉDITATION  SUR  UN  VISAGE 


J'ai  douloureusement  médité  devant  vous 
Et  j'ai  pleuré  sur  vous,  vieille  dame  étrangère 
Qui  ne  pouviez  savoir  ma  jeunesse  légère 
Occupée  à  fixer  vos  traits  pâles  et  mous. 

Je  m'étonnais  si  fort  que  vous  fussiez  rieuse, 
Moi  qui  d'abord  pensais  que  vous  n'aviez  plus  rien 
Ayant  à  tout  jamais  perdu  l'unique  bien 
D'être  tentante,  d'être  étrange  et  vaporeuse. 

La  vie  est-elle  donc  moins  dure  qu'on  ne  croit, 
Puisqu'elle  soigne  encor  comme  une  bonne  mère. 
Qu'elle  sait  égayer  cette  vieillesse  amère 
Ofi  tout  semblait  devoir  n'être  que  morne  et  froid? 

—  185   - 


LA    FIGURE    DE    PROUE 


Et  pourtant  avec  quelle  épouvante  cachée 
Je  regardais,  songeant  à  ]a  blancheur  de  lis 
De  nos  âges,  la  peau  ravagée  et  tachée 
De  ce  masque  qui  fut  jeune  femme,  jadis! 

—  Moi  qui  veux  vivre  jusqu'au  bout,  est-il  possible 
D'imaginer  qu'ainsi  je  pourrai  rire  un  jour 
Lorsque  je  n'aurai  plus  ce  trésor  indicible  : 
L'audace,  la  beauté,  l'entrain,  l'orgueil,  l'amour  ?... 


—  186 


FOURNEAU  ÉCONOMIQUE 


is  ai  vus,  les  pauvres  gens,  avec  leurs  dos 
iiliés,  leurs  dos  pleins  de  malheur,  attendre 
itance  qu'on  leur  donnait  sans  geste  tendre, 
bon  regard,  ainsi  qu'aux  mauvais  animaux. 

^quoi  m'a-t-il  fallu  souffrir  de  leur  onglée, 
ur  faim,  de  leur  soif,  du  regard  de  leurs  yeux? 
•quoi  criait  vers  moi  leur  foule  désolée  ? 
e  suis  pas  le  Christ.  Que  puis-je,  moi,   pour  eux  ? 

ez-vous  pas,  autour  de  vous,  senti  mon  âme  ? 

»itié  passa  sur  vos  visages  nus, 

VTes  gens,  pauvres  gens  pour  qui  mon  cœur  de  femme 

ftourait  de  douleur  après  vous  avoir  vus. 


187 


I 


MUSIQUE 
I 

La  musique  a  frôlé  mon  âme  de  ce  soir 
Et  je  suis  devenue  ivre  et  obéissante. 
Faut-il  que,  jusqu'au  fond  de  l'être,  je  la  sente 
Et  ne  comprenne  pas  ce  qu'elle  peut  vouloir? 

N'auras-tu  pas  pitié?  Nous  nous  sentons  si  lasse 
D'être  le  violon  de  ton  archet  nerveux. 
0  Musique,  torture  et  douceur,  grâce!...  grâce  !, 
Qu'y  a-t-il  donc  en  toi  qui  prend  comme  des  yeux? 

Ah  viens  !  tords-nous  les  mains,  musique,  spasme 
Tu  fais  lever  en  nous,  à  travers  des  sanglots, 
Toute  une  âme  de  fond  passionnée  et  vaste 
Gomme  le  vent,  comme  le  ciel,  comme  les  flots. 

—  188  — 


Il 


La  musique  m'a  prise  et  faite  son  esclave, 
Quand  ces  musiciens,  ce  soir,  chantaient  entre  eux, 
Ils  chantaient  et  jouaient  toute  leur  âme  slave, 
Menés  par  la  guitare  au  profond  ventre  creux. 


Ils  croyaient  s'amuser  un  peu  sur  la  guitare, 
Mais  leur  race  sortait  des  cordes  et  du  bois, 
Et  le  grand  crescendo  qui  leur  gonflait  la  voix, 
Exhalait  leur  douceur  charmeresse  et  barbare. 

Caucasiens,  bohémiens,  petits-rnssiens, 
Tous  les  rythmes  formaient  une  géographie 
Intangible,  qui  rit  du  temps  et  le  défie  ; 
Et  le  pays  entier  reconnaissait  les  siens. 


189 


LA    FIGURE    DE    PROU) 

—  Rythmes  slaves,  bouffée  inconsciente  et  pure, 
Musique  de  ce  soir  !  leur  Révolution 
Coulait  aussi,  comme  du  sang,  de  la  mesure, 
Avec  son  rêve  triste,  avec  sa  passion. 

Et,  seule,  je  tenais  entre  mes  mains  ma  tête, 
Et  mon  cœur  défaillait,  et  je  songeais  tout  bas  : 
((  Toute  réalité  pour  eux  est  la  défaite. 
Car  ils  ne  veulent  pas,  car  ils  ne  savent  pas...  » 


—  m 


TROIS  VOIX  DE  CE  TElMPS 


VOIX   DES   ROIS 

A.  bout  de  sang.  La  race  en  nous  est  un  vampire. 
Donc,  comment  serions-nous  des  hommes,  étant  rois? 
Et  si  le  monde  dit  :  «  Que  la  lumière  soit!  » 
Que  comprendrions-nous  ?  Le  monde,  c'est  TE  m  pire. 

L'huile  du  droit  divin  brille  à  nos  têtes  d'or  ; 
(Vlais  nous  ne  savons  pas  pourquoi  nos  yeux  sont  tristes 
Pendant  qu'autour  de  nos  clinquants  vivent  si  fort 
Les  foules,  ouvriers,  penseurs,  rêveurs,  artistes. 

Or,  sur  ta  pourpre,  ô  sang  de  la  réalité, 
Quand  nous  traînons  ainsi  la  pourpre  des  légendes 
Et  Fennui,  faut-il  donc  que  notre  cœur  entende 
Gronder  aux  quatre  vents  l'hymne  à  la  liberté  ? 

s 

—  191  -- 


LA    FIGURE    DE    PROl 


Faut-il  donc  sur  nos  yeux  nos  mains  terrorisées 
Pour  ne  pas  voir  monter  snr  nos  Etats  amers 
L'épouvantable,  rouge  et  magnifique  mer 
De  la  révolte  en  route  où  crincent  des  risées? 

Les  bons  droits  sont  autour  de  nous  comme  des  loups. 
Mais  s'il  ne  se  peut  pas  que  la  meute  se  taise, 
Si  nous  sentons  toujours  vaciller  sur  nos  cous 
Le  chef  inconscient  et  doux  de  Louis  seize, 

Amen  !  V^ers  un  vétusté  et  niais  infini, 
Sans  nous  plaindre,  levons  de  sublimes  fronts  calmes, 
Et,  d'avance,  tendons  nos  bras  martyrs  aux  palmes, 
Ignorant  quel  long  crime  avec  nous  est  puni. 

Pour  pénétrer  tout  droit  en  pleine  apothéose, 
F'ace  à  l'Histoire,  au  seuil  du  couchant  violet, 
Sans  avoir  soupçonné  jamais  de  quelle  chose 
Toute  l'humanité  debout  nous  en  voulait... 


192 


II 


VOIX  DU    REVE 


fntime  liberté,  la  liberté  tout  bas, 
!)us  l'enseignons  à  l'homme,  en  secret,  face  à  face, 
lis,  si  l'heure  a  sonné  de  l'anarchie  en  masse, 
1  fond  des  quatre  points  nous  appelons  le  tas. 

3utons!  Moutons  !  le  maître  a  mis  ses  belles  marques 
lijuscules  au  flanc  des  dociles  toisons, 
ais  viennent  à  craquer  les  planches  qui  vous  parquent, 
Dtre  débordement  crèvera  l'horizon. 


lie,  sur  les  grands  chemins  de  poussière  ou  de  neige, 
ous  inscriviez  votre  ruée  avec  du  sang, 
u'importe,  si  déjà  le  berger  tout  puissant 
àlit  de  peur,  de  voir,  que  son  troupeau  l'assiège? 


—  193  — 

17 


LA    FIGURE    DE   PRO 

Moutons,  moutons  humains!  Foules!  Tous  les  sans 
Tous  les  sans  droits,  venez!  C'est  le  jour  du  délire 
Des  cœurs.  S'ils  sont  en  vous  tendus  comme  des  lyre 
Chantez,  huez,  gueulez  plus  fort  que  les  canons! 

Vos  millions  de  voix  réveilleront  le  monde. 
Toutes  les  nations,  prises  d  étonnement, 
Écouteront  debout  comme  le  souffle  gronde 
D'un  peuple,  génial  poète  d'un  moment. 

Ivresse!  0  coup  d'épaule  aux  portes  millénaires, 
Air  vierge  respiré  pour  la  première  fois. 
Sombre  fléau  faisant  à  grands  coups,  sur  son  aire, 
Sortir  la  liberté  de  la  gerbe  des  rois  ! 

—  Or,  nous  vous  l'enseignons,  vous  tous  qui  voulez  n 
Pas  de  mornes  revers  aux  géantes  horreurs 
Des  révoltes.  Gardez  vivante  dans  vos  cœurs 
Cette  exultation  du  jour  qui  vous  délivre. 

Que  chacun  porte  en  soi  toute  l'humanité. 
N'accueillez  pas  dans  vos  esprits  l'oubli  du  crime; 
Que  ne  s'y  taise  point  la  clameur  unanime, 
Le  cri  d'accouchement  de  votre  liberté. 

—  194  — 


MARGE 

aignez  pour  lendemain  le  jour-le-jour  infâme, 

l  routine  de  ceux  que  vous  avez  jugés, 

purs  maisons,  leurs  soucis,  leurs  livres  et  leurs  femmes, 

ornière  de  leurviceet  de  leurs  préjugés. 

lie  le  quotidien  forfait  de  l'égoïsme, 
ue  la  honte  des  lois  et  des  religions 
e  vous  atteignent  pas  de  leur  contagion, 
'abâtardissent  pas  votre  rouge  lyrisme. 

ais  quand  tout  sera  coi  sous  des  gazons  épais, 
atissez  sur  le  plan  des  rêveurs  que  nous  sommes, 
imez-vous.  Travaillez.  Pensez.  Soyez  en  paix, 
ayez  dignes,  soyez  simples.  Soyez  des  hommes. 


—  i%  — 


III 


VOIX    DU   PEUPLE 


Ceux-là,  leur  foi,  leur  loi,  leurs  livres,  leurs  maison} 
Ceux-là,  contre  lesquels  nos  vagues  se  soulèvent, 
Ceux-là  qui  font  rugir  nos  cœurs  et  nos  raisons. 
Ceux-là  que  nous  avons  jugés,  c'est  notre  rêve. 

C'est  le  lendemain  vrai  de  notre  liberté. 
Le  mur  neuf  reconstruit  sur  le  mur  millénaire, 
Nos  lils,  le  sang  du  sang  révolutionnaire 
Sur  les  chemins  de  boue  ou  de  neige  égoutté. 

Aujourd'hui,  le  beau  souffle  rauque,  hommes  ou  femme: 
Passe  en  nous.  Mais  ce  n'est  que  le  moment  d'un  cr 
Demain,  pour  reposer  notre  grand  corps  meurtri. 
Nous  nous  endormirons  pour  nous  lever  infâmes. 

—  19G  — 


•■.V 


^N    MARGE 


Notre  soc  indigne  retonrnant  le  sillon 
Humain,  croit  s'attaquer  à  la  mauvaise  graine, 
Mais  déjà  la  moisson  d'injustice  et  de  haine 
Repousse  au  dur  labour  de  nos  rébellions. 

Donc,  ayant  dit  tout  haut  ce  que  nous  voulions  dire, 
Réclamé  devant  tous  ce  qui  nous  était  dû. 
Notre  foule,  poète  en  feu,  ne  sera  plus. 
Et  dans  l'oubli  muet  se  détendra  la  lyre. 

C'est  pourquoi,  de  nos  mains  sanglantes,  nous  mettrons 
L'huile  rance  des  rois  au  front  des  Républiques, 
Et  livrerons  le  monde  aux  nations  obliques 
Que  nous  aurons  laissé  couver  dans  nos  girons. 

Pour  que  la  Ville  avec  son  masque  de  façades. 
Avec  son  monstrueux  et  morne  jour-le-jour, 
Stupide,  dans  l'orgueil  des  prisons  et  des  tours. 
Renaisse  lentement  du  cœur  des  barricades. 


197  — 


LUCIDITE 


Ta  bouche,  ma  beauté,  ma  grande  et  ma  chérie, 
Ta  bouche  toujpurs  jointe  est  une  pierrerie, 
Ta  bouche  qui  contient  les  bonheurs  et  les  maux. 
Qui  contient  l'ombre  et  la  lumière, 
Ta  bouche  oii  reposent  les  mots 
Et  qui  se  tait  comme  une  pierre, 

Rouge  cachet  du  masque  humain  silencieux, 
Aussi  tragique  que  les  yeux. 
Muette  comme  les  corolles, 
Ta  bouche  où  dorment  les  paroles... 

Gassandra!  Gassandra!  Delà  mort  à  Tamour, 
Elle  sait  tout,  la  bouche  en  feu  comme  une  braise! 

Mais  il  vaut  mieux  qu'elle  se  taise, 
0  Prophétique,  o  Vérité!  Le  monde  est  sourd. 


198 


ARCHANGE 


/ent  du  crépuscule,  en  Europe,  autrefois, 
is  mes  jardins  mouillés  faisait  pleurer  mes  roses, 
e  sentais  toucher  subtilement  mes  doigts 
grand  archange  entré  par  les  fenêtres  closes. 

îh ange  du  couchant,  ombre,  toute  blancheur, 
i  fermais  sur  ton  corps  la  robe  de  tes  ailes, 
:*as-tu  si  jamais  ta  face  m'a  fait  peur, 
tes  plumes  n'étaient  chez  moi  comme  chez  elles? 

,  livide  et  gonflé  de  vent  comme  un  vaisseau, 
lix  fenêtres  du  soir  tu  ne  m'as  fait  des  signes  ? 
•Ah  !  n'ai-je  aimé  jamais  ni  mouettes  ni  cygnes 
Dur  m'effrayer  du  vol  adolescent  d'oiseau, 


199 


LA    FIGURE    DE    PI 


Et,  pour  trombler  avec  la  honte  de  ma  caste 
D'une  Présence  auprès  de  mes  sens  animaux, 
N'ai-je  conçu,  jamais  dans  ma  poitrine  chaste, 
Un  amour  sans  toucher,  sans  regard  et  sans  mots 


11 


—  200  — 


PRESENCE 


Il  faut  que  Dieu  vive  et  que  tu  existes,  - 
Pour  que  brûle  en  moi  cet  encensoir  en  feu 
Vers  ta  face  opposée  à  la  face  de  Dieu, 
Bien  aimé  des  purs,  des  invaincus,  des  tristes. 

Longtemps,  sans  savoir,  parmi  tous  les  chants 
Terrestres,  j'ai  suivi  ta  voix  suraiguë, 
Et  mes  yeux  s'attardaient  encor,  la  nuit  venue, 
A  voir  ton  manteau  traîner  dans  les  couchants. 


J'ai  touché  ton  corps  luisant  dans  les  vagues. 
Je*  t'ai  respiré  dans  les  subtils  flacons, 
J'ai  deviné  parfois  tes  yeux  troublés  et  longs 
D'idole,  entr'ouverts  parmi  certaines  bagues. 

—  201  — 


LA    FIGURE    DE   PROUE 

Maintenant  je  sais  tes  tours  et  détours 

Et  comment  tu  vis  dans  l'énigme  profonde 

Des  lignes,  dans  le  coin  des  bouches  de  Joconde, 

L'équilibre  des  plis,  l'axe  des  contours. 

Je  sais  pourquoi  j'aime  et  hais  le  supplice 
Des  dissonnants,  des  énervants  violons 
Et  de  l'art  agressif  avec  ses  vases  longs 
Gomme  enpoisonnés  de  leur  vernis  trop  lisse. 

Je  sais  pourquoi  j'erre  avec  l'âme  en  deuil 

Éprise  des  reflets  des  eaux  indicibles, 

Sombre  et  sombre,  les  mains  vers  tous  les  Impossibles, 

Dans  l'exaltation  dure  de  l'ore-ueil. 


Je  sais  pourquoi  vont  quelquefois  mes  songes 
Vers  l'incomplet  et  vers  l'indéterminé, 
Pourquoi  me  plaît  le  mal  du  baiser  détourné. 
Pourquoi  m'attire  l'ombre  et  tous  ses  mensonges. 

—  Donc,  ô  toi  !  présent  dans  tout  ce  chaos 
Qui  fait  mon  bonheur  trouble  et  mélancolique, 
Toi  dont  je  cherche  en  vain  la  face  archangélique, 
Prise  dans  les  reflets,  les  ombres,  les  eaux, 

—  202  — 


SN    MARGE 


jrâce  !  donne-moi  ta  bouche  de  femme, 

Fon  odeur  de  lys,  ton  regard  orageux, 

Pour  que  brûle  à  ton  souffle  et  se  noie  en   tes  yeux 

Ma  sensualité  qui  peut-être  est  mon  âme  ! 


203 


IN  MEMORIAM 


Pendant  que  je  suis  jeune  et  vivante,   grand'mère, 
Te  voici  morte,  toi,  sans  rien  dire,  au  pays, 
Par  quelque  jour  glacé  de  la  saison  amère. 
Quand  les  prés  ne  sont  pas  encore  épanouis. 

Je  pense  tendrement  :  tu  fus  si  longtemps  femme, 
Et  toute  la  fatigue  était  dans  tes  genoux. 
Tu  te  reposes  donc  enfin,  de  corps  et  d'âme, 
Dans  la  terre  foncée  et  fraîche  de  chez  nous. 


Ta  beauté  n'était  plus  qu'une  feuille  séchée. 
Tu  n'auras  maintenant  ni  forme  ni  couleur. 
Plus  rien  d'humain,  plus  de  regard  et  plus  de  cœi 
Où  loger  ta  tristesse  apparente  ou  cachée. 

—  204  — 


EN    MARGE 

Ton  esprit,  compliqué  jadis,  était  en  toi 
Devenu  par  avance  aussi  simple,  à  la  longue, 
Que  les  lleursqui  naîtront  bientôt  de  ton  corps  froid, 
Lorsque,  au  vent,  germera  ta  sépulture  oblongue... 

Donc,  l'étroit  cimetière  entre  deux  chemins  creux 

Ayant  enseveli  ta  figure  dernière. 

Cette  saine  vieillesse  et  sa  carrure  fière, 

Ce  visage  au  beau  nez  de  ruse,  aux  jolis  yeux, 

""  Bequiescat  sur  toi,  vieille  dame  normande! 
Que  la  terre  soit  douce  aux  os  qu'elle  a  couverts, 
Et  que  bientôt  l'Avril  des  champs  et  des  prés  verts 
Balance  sur  ta  mort  une  branche  gourmande... 


205  — 

18 


i 


MEILLEUR  PLAISIR 


Malgré  ce  qu'elle  c^'ie  aux  heures  de  la  chair, 
L'amour,  cette  profonde  inguérissable  plaie. 

N'est  pas  son  plaisir  le  plus  cher. 

Elle  dira  pour  être  vraie  : 

—  Ce  n'est  cela,  ni  le  voyage  ardent  au  loin; 
Ce  n'est  pas  de  courir  devers  la  renommée  ; 

Ce  n'est  pas  d'être  belle  à  point; 

Ce  n'est  pas  d'être  trop  aimée. 

Mon  vrai  plaisir  est  calme  et  doux  comme  un  hamac 
C'est  de  m'asseoir  devant  le  couchant  ;  c'est  encore 
Quelque  page  de  J.-S.  Bach 
Qui  vibre  à  mon  toucher  sonore  ; 

—  206  — 


EN    MARGE 

C'est,  des  heures,  poser  un  silencieux  front 
Contre  ma  vitre  de  Paris,  verdàtre  et  pâle, 

Pour  voir  les  martinets,  en  rond, 

Envelopper  ma  cathédrale  ; 

Ce  sont  les  soirs  secrets,  les  soirs  où  j'aime  autrui, 
Oii  je  pleure  en  dedans  sur  les  malheurs  du  monde, 
Les  soirs  où  la  tendresse  abonde 
Dans  mon  cœur  sans  rêve  et  sans  bruit; 

C'est  de  me  savoir  seule,  en  un  coin,  accoudée, 
Alors  que,  dans  la  paume  étroite  où  je  la  mets, 

Ma  tête  enfante  quelque  idée 

Que  nul  ne  connaîtra  jamais  ; 

C'est,  en  somme,  de  me  sentir  humble  et  si  chaste 
Et  si  bonne,  vraiment,  que  mon  esprit  en  feu 

S'élève  alors  vers  le  ciel  vaste 

Comme  si  je  croyais  en  Dieu. 


—  207  — 


POUR  BEAUCOUP 


L'ennemi  guette  au  fond  de  ses  lâches  repaires 
Et  cherche  à  se  cacher  tout  en  mordant  de  près. 
Age  de  pierre  pour  toujours.  — Aucun  progrès 
N'adoucira  jamais  le  venin  des  vipères. 

Si  loyale,  si  droite  et  pure,  malgré  tout, 
0  mon  âme,  ô  ma  sœur  unique,  tu  t'exhales. 
Faut-il  que  ces  humains,  amas  immonde  et  fou, 
Entourent  ta  beauté  d'un  relent  d'âmes  sales? 


Allons-nous  en,  allons-nous  en  bien  loin  d'ici 
Ma  respiration  souiïre  de  ces  haleines. 
Allons  blanchir,  parmi  les  solitudes  saines, 
Le  rêve  intérieur  que  leur  souffle  a  noirci. 

—  208  — 


POÈMES  ORANAIS  ET  KABYLES 


18^ 


i 


NUIT  SUR  LA  MER 


.lors  que  ce  steamer  tangue  et  roule  sur  l'eau, 
loi,  bien  couchée  et  seule  en  face  du  hublot 
'iii,  parmi  l'ombre,  épanouit  son  œil  unique, 
3  sens  vivre  sous  moi  la  forme  océanique. 

e  bâbord  à  tribord  et  d'amont  en  aval, 
eureuse  démonter  la  mer  comme  un  cheval, 
a  poitrine  se  gonfle  et  bat,  car  Théroïsme 
€  mon  âme  native  est  à  son  paroxysme. 

nous  le  rêve  obscur  que  nous  fîmes  souvent  ! 

nous  rivresse,à  nous  l'écume,  à  nous  le  vent 
Btte  nuit,  je  voudrais  le  bonheur  et  la  rage 
e  mourir  en  riant  dans  l'horreur  du  naufrage  ! 

—  2ij  — 


TOURMENT 


Douceur  de  la  féroce  Afrique  léonine, 
La  Méditerranée,  au  creux  du  pays  sec, 
Chante  dans  les  goémons  roux  et  le  varech 

Son  éternel  poème  grec, 
Et  je  retrouve  ici  son  odeur  féminine. 


A  présent  je  le  sais,  moi  qui  connais  le  loin, 

Le  sol  colonial  oii  la  moisson  abonde 

Et  les  villes  du  Sud  dans  l'immensité  blonde, 

Je  l'aime  plus  que  tout  au  monde, 
Mon  esprit  et  mes  sens  ne  s'en  guériront  point. 

—  212  — 


ÈMES  ORANAIS  ET  KABYLES 

Elle  vient,  à  mes  pieds,  rouler  comme  une  bete 
Son  grand  Ilot  possédé  de  la  divinité. 
A  jamais  elle  se  souvient  d'Aphrodite 

Et  d'avoir  enfanté 
Cette  ultime  coquille  arrondie  et  secrète. 

Sais-je  ce  que  je  veux  ?  Sais -je  ce  que  je  veux  ? 

Un  mystère  profond  m'attire  à  son  rivage. 

Quand  n'attendrai-je  plus,  dans  son  calme  ou  sa  rage, 

L'apparition  d'un  visage 
Dont  je  mordrais  la  bouche  et  baiserais  les  yeux  ? 

—  Mer  Méditerranée,  ô  toi,  belle  étrangère 
Dans  ta  robe  d'Afrique  éployée  au  soleil. 
Te  boire  ainsi  qu'on  boit  une  coupe  de  miel, 

Porter  ton  saphir  sans  pareil 
Au  cou,  comme  une  pierre  inouïe  et  légère  I 


213  — 


VISAGES 


Nous  avons  admiré  la  campagne  infinie 
Et  les  monts  bien  boisés  de  la  riche  Oranie. 


Nous  avons  fréquente  sa  ville  capitale 
Sur  laquelle  la  mer  indolente  s'étale. 

Tout  le  pays  vivait  dans   l'abondance  et  Taise, 
Gomme,  en  terre  d'Afrique,  une  belle  Française. 

Mais  nous  savions  comment  la  province  s'ensable 
Vers  le  Sud,  dans  l'horreur  du  soleil  implacable, 

Et  que  la  vie  y  garde  encore  le  visage 
D'une  Bédouine  âpre,  efflanquée  et  sauvage. 

—  2t*4  — 


I 


ï 


A  TLEMGEN 


A  Tlemcen,  parmi  les  tapis,  l'ombre  et  la  chaux 
Fraîche,  j'ai  désiré  d'être  l'Arabe  à  mine 
De  brigand  qui  tenait  si  bien  son  cœur  au  chaud 
Dans  son  manteau  troué,  sa  race  et  sa  vermine. 

La  mosquée  entourait  de  son  luxe  charmant 
Cette  pauvreté  profondément  endormie 
Dans  l'oubli,  le  repos,  l'ensevelissement. 
Et  j'enviais  sa  quiétude  de  momie. 

Connaîtrai-je  jamais  sur  la  terre  ce  bien 
De  dormir  dans  un  lieu  de  prière  concrète 
Et   d'encapuchonner  dans  la  laine  une  tête 
Qui  ne  désire  rien  et  qui  ne  pense  à  rien  ? 

—  215  — 


£4 


A  DJIDJELLI 


A  Djidjelli,  nous  ouvrions  nos  yeux  heureux 
Sur  cette  allée  au  clair  de  lune  où  les  platanes 
Avaient  leur  ombre  exacte  et  noire  devant  eux. 
Et,  sentant  rire  en  nous  nos  âmes  de  sultanes 
D'Occident,  dans  la  nuit  illuminée  oii  tout 
Se  taisait  jusqu'au  bruit  même  de  la  merproche, 
Nous  étions  sans    désir  d'ailleurs  et  sans  reproch 
—  Un  peu  de  nuit,  un  peu  de  joie.  Et  c'était  tout. 


—  210  - 


COMPLICITE 


Ma  grande  tourmentée  éternelle,  la  mer 
Que  voici  ce  matin  bleue  à  trois  rangs  cFécume, 
M'offre  son  acre  goût  d'iode  et  de  sel  clair 
Gomme  une  immense  coupe  amère  que  je  hume. 


Je  sais  le  sens  exact  de  sa  fausse  douceur 
Faite  de  sable  tiède  et  de  vagues  arquées. 
Nous  n'avons  pas  besoin  de  nous  être  expliquées  ; 
Je  connais  le  secret  de  ma  divine  sœur. 

Jamais  son  flot  qui  s'échevèle  et  se  rengorge 
Ne  pourra  se  guérir  du   désir  exigeant. 
Il  ne  sera  jamais  ce  calme  carré  d'orge 
Dont  frissonne  au  soleil  la  verdure  d'argent. 

—  217  — 


MARINE  DU  MATIN 


Gomme  au  long  du  pays  d'enfance  vert  et  roux 
Sur  lequel  déferlait  le  large  dramatique, 
Je  rôde  ce  matin,  seule  et  comme  chez  nous, 
Vers  les  bords  bienheureux  delà  mer  exotique. 

Je  l'aime.  Je  voudrais  lui  confier  mon  cœur 
Pour  qu'il  y  soit  roulé  comme  une  pierre  ronde,' 
Pour  qu'il  s'eft'euilledans  le  flot  comme  la  fleur 
Dont  la  cloche  fragile  orne  ma  sombre  et  blonde' 
Coiffure,  et  qui,  jetée  au  glauque  va-et-vient, 
Mêle  son  sucre  au  sel  méditerranéen. 


—  218  — 


MISSIVE 


|ut  au  travers  des  sombres  monts  du  Thababor 

Où  tournoyait  l'aigle  kabyle, 
oute  :  j'ai  passé  sur  mon  cheval  habile 
)oser  ses  pieds  fins  sur  les  sentiers  sans  bords. 

is-tu  rôder,  sur  les  sommets,  ces  brumes  blanches 
es  s'ouvrent  parfois,  laissant  à  découvert, 

Entre  la  torsion  des  branches, 
jît  le  beau  mois  de  mai  d'en  bas,  puissant  et  vert. 

blessés  par  le  drame  ancien  des  orages, 
vieux  arbres  haussaient  l'azur  à  bout  de  bras, 
leurs  faîtes  cardaient  la  fuite  des  nuages, 
Les  jours  de  vent  et  de  ciel  bas. 


—   '1\9   — 


LA    FIGURE    DK    PUOI 


1 


J'ai  l)Li  dans  le  soleil  les   sources  éternelles 
Qui  débordent,  suivant  leur  pente,  de  partout, 

Et  qui  gardent  le  petit  goût 
Des  fougères  en  tleurs  qui  détrempent  en  elles. 

Dans  la  neige  d'en  haut,  quelque  gibier  caché 

Se  laissait  surprendre  à  la  trace. 
Et,  dans  les  morceaux  chauds  du  pays,  les  rochers 
Avaient  des  singes  gais  qui  faisaient  la  grimace. 


Et,   comprends-tu  ?...   Serrée   au  pied  d'un  chêne  f( 
Et  mouillé,  j'oubliais  la  grande   horreur  du  sable, 
Dans  la  bonne  foret  qui  porte,  invariable. 
Sa  mousse  du  côté  du  Nord. 


220 


AMOUR 


Qu'obtiendrons-nous  jamais  de  vous,  noces  humaines, 
Puisqu'on  nous  l'animal  est  mort  ou  presque  mort  ? 
Mais  t'obéir,  nature  !  aller  oii  tu  nous  mènes, 
Et  que  tes  seuls  parfums  tuent  en  nous  tout  effort. 

Mais  nous  mourir,  les  soirs  que  le  désir  nous  couche, 
Delà  possession  de  tes  grands  bras  touffus, 
T'aimer,  nous  qui  savons  quelle  épouse  tu  fus 
Pour  ceux  qui  t'ont  voulu  connaître  bouche  à  bouche  ! 

Propice  à  nos  repos  comme  à  nos  passions. 
Ton  visage,  qui  change  avec  toutes  les  heures. 
Rit  lorsque  nous  rions,  et,  si  nous  pleurons,  pleure, 
Snns  yeux  pour   nous  tirer  une  explication. 


221   — 

1Q* 


1 

LA    FIGURE    DE    PROUE 

Tu  ne  sais  pas  l'horreur  du  geste  et  des  paroles, 
La  contradiction  de  cet  amour  impair  ; 
Tu  nous  tends  seulement  tes  profondes  corolles 
Qui  sont  une  douceur  plus  douce  que  la  chair. 

Ton  sein  ne  connaît  point  la  limite  du  spasme, 
Le  funèbre  regret  du  plaisir  accompli-. 
Pour  offrir  à  nos  sens  un  éternel  phantasme, 
Au  creux  des  horizons  ton  amour  fait  son  lit, 

Nature,  seul  rachat  de  Thomme  et  de  la  femme, 
Unique  amie  en  qui  cesse  l'isolement,  | 

0  toi  qui   nous   connais,  toi  dont  nous  savons  Ta  me,   j 
Puisque  ton  âme,  c'est  la  nôtre,   simplement. 


222  — 


MANSOURTA 


Je  garde  en  ma  pensée  et  je  n'oublierai  point 
Une  grotte  marine,  où,   debout,  haut  la  tête, 
Je  regardais  s'ouvrir  et  se  fermer  de  loin 
Les  mâchoires  de  la  tempête. 


Comme  en  un  coquillage  immense  oii  se  cacher. 
Toute  seule  j'entrais  furtivement  en  elle. 
L'eau  souterraine  y  sculpte  à  même  le  rocher 
Des  cathédrales  naturelles. 


'Au  plus  profond  des  creux  d'architecture  et  d'eau, 
*Ai-je  cru  voir  ou  vu,  de  mes  yeux,  la  sirène 
Porter  les  bleus  joyaux  marins  comme  un  fardeau 
Sur  sa  chair  lisse  de  murène? 


223 


LA    FIGURE    DE    PR« 


Que  sais-je?...  Par  respect  je  n'ai  pas  effaré 
Celle  dont  le  secret  clans  les  trous  d'eau  se  couche 
Et  je  n'ai  pas  connu  son  peureux  corps  doré 
Ni  le  goût  d'huître  de  sa  bouche... 


■j.z^ 


PASSIONNEMENT 


Je  garde  la  mémoire  ainsi  qu'une  blessure 
De  cet  enfant  Kabyle  avec  qui  j'ai  parlé. 
Ce  n'est  pas  pour  son  corps  couleur  de  datte  mûre 
Dans  sa  robe  de  pâtre  au  geste  immaculé; 

C'est  parce  que  son  masque  immobile  de  cuivre 
S'est  improbablement  et  doublement  fendu 
Pour  deux  pâles  iris  oii  le  cœur  éperdu 
Se  noie,  et  sans  lesquels  on  ne  saurait  plus  vivre. 


Ses  pieds  sont  nus.  Sa  tête  est  chaude  de  plis  blancs. 
Il  a  contre  une  joue  un  seul  pendant  d'oreilles, 
Un  tatouage  au  front.  Et,  douce  sur  ses  dents, 
Sa  bouche  violette  est  un  muscat  des  treilles. 


—  22Î 


LA    FIGURE    DE    PROUE 


Il  ne  sait  rien,  ni  royauté,  ni  qu'en  sa  chair 
Foncée,  au  pur  contour  de  frôle  idole  mâle, 
La  lueur  de  ses  yeux  brille  comme  une  opale. 
Il  ne  sait  même  pas  qu'il  a  le  regard  clair. 

Il  ouvre  ce  regard  et  ne  se  croit  qu'un  pâtre 
Qui  rit  et  joue  avec  un  parler  guttural. 
Il  ignore  sa  force.  Il  ignore  le  mal 
Qu'il  fait,  qu'il  est  Gircé,  Dalila,  Gléopâtre. 


J'ai  vu  pleurer  de  près  dans  les  cils  de  ces  yeux 
Une  émeraude  bleue,  une  turquoise  verte. 
La  sirène  affleurait  sur  leur  surface  offerte, 
J'y  devinais  la  forme  effrayante  des  dieux. 

Ces  yeux!  Mon  souvenir  les  boit  comme  deux  sources 
Qui  me  laissent  un  goût  très  doux  et  très  amer. 
Ils  sont  le  but  de  vivre  et  le  terme  des  courses, 
Tout  ce  que  j'ai  voulu  du  ciel  et  de  la  mer. 

Ils  sont  la  joie  et  la  douleur  de  la  musique 

Et  des  parfums,  qu'on  aime  et  qui  vous  font  pleurer. 

C'est  pourquoi  je  dédie  à  cet  enfant  doré 

Ma  chair  spirituelle  et  mon  âme  physique. 


226  - 


LA    FKiLHL    DE    t'HOUE 


.le  n'en  avais  jamais  rêvé  comme  les  tiens 
Quand  mon  désir  cherchait  les  regards  des  amies. 
Puisqu'à  présent,  ô  souvenance!  je  le  tiens, 
J'oublierai  jusqu'au  yeux  des  sphinx  et  des  momies, 


J'ai  vu  tes  yeux,  Phaon.  Je  sais  qu'il  me  les  faut 
Ou  que  je  vais  périr  du  souhait  de  mes  lèvres. 
I  Pourtant  je  passe.  Reste  à  surveiller  tes  chèvres  : 
Je  ne  veux  pas  mourir  de  la  mort  de  Sapho. 


227  — 


D'UNE  FENÊTRE  SUR  LA  -RADE 


ENVOL 


Dans  le  creux  de  ces  huit  montages  orageuses, 
La  baie  au  soir  tombant  est  comme  un  bol  de  lait. 

Viens  t'accouder  devant  le  port,  puisqu'il  te  plaît 
De  voir  évoluer  les  coques  voyageuses. 

Tu  ne  sais  pas  le  mal  et  le  bien  que  te  font 

Ce  soir  tombant,  ce  ciel,  ce  port,  ces  promenades, 

Toi  dont  l'âme  d'oiseau  de  mer,  devant  les  rades, 
Tourne  en  criant  autour  des  bateaux  qui  s'en  vont. 

—  228  — 


II 


ELAN 


Personne  ne  pourra  sur  la  terre  savoir 

Combien  j'aime  les  silhouettes 
Des  puissants  paquebots  ancrés,  rouges  et  noirs, 
Dans  les  ports  bleus  d'Afrique  où  tournoient  les  mouettes, 

0  mes  chers  paquebots  pour  un  jour  à  l'écart 

Du  large  où  le  destin  se  joue, 
Que  soit  ma  face  au  vent  la  figure  de  proue 
De  vos  avants  tournés  du  côté  du  départ!... 


—  229  — 

20 


m 


VEILLEE 


A  la  fenêtre  lumineuse  de  la  chambre, 
Le  clair  de  lune,  peu  à  peu,  devient  le  jour. 
Qu'est-ce  donc,  dans  ton  âme  obscure,  qui  se  cambre 
Et  qui  s'affaisse  tour  à  tour? 

Pourquoi  donc  cette  nuit  de  veillée  inquiète? 
Faut-il,  faut-il,  alors  que  le  monde  est  blafard 
Et  mort,  qu'un  bateau  sombre  attende  quelque  part, 
Et  que  soit  ton  repos,  comme  d'une  mouette, 
Égratigné  par  la  grande  aile  du  départ?... 


230 


EN  GRAND  SILENCE 


En  grand  silence,  à  la  fenêtre  de  Bougie, 
On  voit  la  ville  exquise  et  propre  qui  s'endort. 
La  dernièrelueur  d'une  vitre  rougie 
S'éteint  parmi  le  clair  de  lune  sur  le  port. 

Nous  sommes  accoudés,  pensifs,  à  la  fenêtre, 
Enveloppés  de  bleue  atmosphère  qui  luit. 
Les  arbres  ne  font  plus  un  mouvement,  peut-être 
Par  peur,  en  remuant,  de  déranger  la  nuit. 

Et  nous  goûtons,  sans  en  parler,  la  douce  angoisse 
D'être  oubliés  etseuls  au  monde  quelque  part. 
Au  fond  d'un  clair  de  lune  heureux  que  rien  ne  froisse, 
Devant  un  port,  lamer,  l'inconnu,  le  départ... 

—  231  — 


AU  PORT 


fïft* 


LE  POÈME  DE  L'ESTUAIRE 


on  beau  pays  m'a  dit  quand  je  suis  revenue  : 
•  Je  te  reconnais  bien,  visage  qui  souris. 
b  t'avances,  ce  soir,  longeant  mon  fleuve  gris 
ont  s'évase,  devant  la  mer,  l'ample  avenue. 

'oii  viens-tu  donc?  Tes  horizons  glauques  et  bleus 
3  voient  rentrer  bien  tard,  avec  d'autres  années 
ans  l'âme,  des  soleils  différents  dans  les  yeux, 
iT  ta  bouche  le  sel  des  Méditerranées. 


:'as-tu  pas  réchauffé  ton  visage  et  tes  mains 
lia  molle  douceur  des  chaleurs  étrangères, 
ntre  tes  doigts  porté  d'exotiques  fougères 
jt  marqué  de  tes  pas  les  sables  sans  chemins  ? 

r 

—  2nr>  — 


LA    FIGURE    DE    PROU 

N'as-tu  pas  rejeté  tes  premières  bruines 
Avec  la  pomme  de  tes  prés  mouillés  de  mer,  j 

Pour  mordre  de  tes  dents  neustriennes  la  chair 
Tragique,  violente  et  rouge  des  sanguines? 

Regarde  maintenant  :  cette  mer  devant  toi, 
Derrière  toi  ce  fleuve,  à  tes  côtés  ces  rives 
T'environnent  sans  bruit   comme  un   reproche  froi(| 
Se  demandant  pourquoi,  ce  soir,  tu  leur  arrives. 


7 


Qu'as-tu  fait  du  pays  intérieur,  celui 
Qui  dans  ton  âme  était  l'image  de  ces  choses 
Qu'as-tu  donc  respiré,  quelles  charnelles  roses, 
Puisque,  dans  ton  regard,  ce  feu  sombre  reluit? 


Ici,  le  monde  est  demeuré  couleur  d'opale. 
Le  sol  devient  la  vase  et  la  vase  la  mer. 
Le  fleuve  se  fait  mer,  la  mer  se  fait  ciel  paie. 
Tout  s'épouse,  se  fond,  se  reflète  et  se  perd, 

r 

Et  dans  cet  infini  troublé,  sirène  grise 

Aux  pathétiques  yeux  changeants,  l'âme  du  Nord 

Demeure  à  tout  jamais  ensevelie  et  prise. 

Et,  parmi  ses  lueurs  écailleuses,  se  tord. 

—  23G  — 


lu    PORT 

|u'as-tu  fait  de  ton  seul  aïeul  Hamlet,  le  prince 
conique,  vêtu  de  deuil  et  de  pâleur? 
on  pays  ne  veut  point  qu'aucun  autre  l'évincé. 
}u'as-tu  fait  de  Tliulé,  qu'as-tu  fait  d'Elseneur? 

lois  ton  passé  venir  à  toi  sur  cette  barque 
]ouleur  de  feuille  sèche,  et  debout  au  beaupré. 
Il  traîne  en  replis  noirs  son  manteau  de  monarque 
5ur  ton  originel  paysage  navré. 

Pour  toi  seule,  frôlant  mouettes  et  bouées, 
Par  vases,  par  ciel  pâle  et  par  eau  grise,  il  vient 
Sous  l'envergure  au  vent  des  voiles  secouées, 
Rapportant  dans  ses  mains  le  cœur  qui  fut  le  lien. 

Tout  l'estuaire  d'autrefois,  couleur  de  pieuvre, 

Te  salue  avec  lui.  Réponds  à  ce  salut  ! 

Que  vas-tu  dire,  ô  toi,  jeune  visage  élu, 

A  ce  silence,  autour  de  ton  front,  mis  en  œuvre? 

Et  sans  paroles,  j'ai,  dans  le  soir  trouble  et  froid, 
Dit  en  pleurant  d'obéissance  et  de  tristesse  : 
—  «  J'atteste,  ô  mon  pays,  d'un  sanglot  qui  me  blesse, 
Que  je  n'aime,  n'aimais  et  n'aimerai  que  toi.  » 

—  237  — 


DE  RETOUR 


Sur  les  quais  de  Rouen  dont  la  masse  s'allège 
De  mâts,  de  flèches  d'or  et  de  peupliers  droits, 

Dans  l'odeur  du  bois  de  Norvège 

Marchaat  sur  nos  pas  d'autrefois, 

Nous  regardions  avec  des  prunelles  changées. 

Car  nous    avions   humé    d'autres  parfums  plus  forts. 

Frôlé  d'autres  coques  chargées 

Et  le  désordre  d'autres  ports. 

Nous  sentions  vivre  en  nous  cette  philosophie 
De  revenir  plus  gaie  avec  des  yeux  meilleurs 

Du  fond  de  la  géographie 

Et  des  voyages  vers  ailleurs. 


238 


.L    PO  Ri" 

!omprendra-t-on  jamais  la  mémoire  qui  hante 
/être  qui,  lourd  encor  des  roulements  du  flot, 

Va  d'une  marche  titubante 

Avec  un  cœur  de  matelot? 

\insi,  l'esprit  rêvant  de  choses  nostalgiques 
jEt  plein  des  souvenirs  du  loin  comme  d'un  lest, 
Nous  allions  sous  les  cieux  obliques 
Du  nuageux  mois  d'août  de  l'Ouest. 

t,  revenue  au  port,  loin  du  large  où  l'on  tangue. 
Heureuse,  nous  riions  de  nous  sentir  chez  nous 
Et  de  parler  la  rude  langue 
Sarrasine  au  pays  des  roux. 


K 


—  239 


TRACES 


Je  sens  en  moi  mon  cœur  diversement  racé 
Pour  s'être  laissé  prendre  entre  tant  de  liens. 
Et  cependant,  du  fond  des  voyages,  je  viens 
Rôder  ce  soir  autour  de  mon  premier  passé. 

Ce  sont  quelques  maisons  anciennes  normandes 
Oii  je  remets,  avec  si  triste  persistance, 
Mes  pas  trop  grands  dans  ceux  de  la  petite  enfance. 
0  moi-même,  à  la  fm,  qu'est-ce  que  tu  demandes? 

Pourquoi  dans  tes  jardins  jaunis,  rouges  de  baies, 
La  rose  froide  et  septembrale  que  tu  cueilles 
Ne  suffit-elle  point,  ouverte  entre  ses  feuilles, 
A  te  redonner  tout  de  tes  premières  haies? 

—  240  — 


jiU    PORT 

Vi  tes  demeures  sont  ainsi  toujours  pareilles, 
Comment  l'enfance  à  tout  jamais  est-elle  morte, 
Pelle  qu'une  fillette  aux  yeux  trop  grands,  qu'emporte 
^e  mal  d'un  frêle  cœur  secret,  gros  de  merveilles? 

Rie  dira-t-on  pourquoi  mes  regards  éblouis 
5ont  ouverts  sur  un  souvenir  jamais  lassé  ? 
îlien  ne  reviendra-t-il  à  moi  de  ce  passé? 
I —  0  mon  pays,  hélas!  j'ai  le  mal  du  pays... 


-241  — 

21 


UN  CHANT  DE  RETOUR 


Honfleur,  ma  ville  de  naissance 
Que  j'aime  plus  que  de  raison, 
Je  te  reviens  de  Thorizon 
Ayant  mené  loin  mon  enfance. 

Je  t'avais  dans  Tâme  et  la  chair, 
Et  si  j'ai  quitté  ta  jetée. 
Ce  n'est  qu'à  tout  jamais  hantée 
Par  ta  grisaille  sur  la  mer. 

Ailleurs,  il  fait  parfois  bon  vivre^ 
Mais  toujours,  ville  des  prés  verts^ 
On  est  un  peu  ton  marin  ivre 
Qui  tangue  à  travers  l'univers  ^ 

242 


U    l'ORT 


Qui  sait  quels  calmes,  quelles  rages 
On  a  vu  loin  de  toi,  Honfleur? 
Quels  continents  conleur  detleur, 

Et  qui  sait  môme  quels  naufrages  ? 

* 

Nul  ne  saura  jamais  jusqu'oii 

On  a  pu  conduire  sa  barque. 

Mais  vois-tu  quand  on  naît  monarque. 

Monarque  on  reste  jusqu'au  bout. 


24-3  — 


DE  HONFLEUR 


Honfleur,  ma  ville,  je  te  vois 
Du  haut  de  ta  colline,  ô  pluvieuse,  ô  grise, 
Entre  les  flots  pressés  de  ta  mer  qui  se  brise 
Et  le  moutonnement  terrien  de  tes  bois. 


Que  de  fois,  devant  d'autre  villes, 
J'évoquai  tes  contours  tout  immatériels, 
Parmi  l'Afrique  fauve  et  ses  blancheurs  faciles. 
Te  voici  donc  enfin  devant  mes  yeux  réels. 


Ma  cité,  combien  sont  tes  plages 
Tristes,  ton  estuaire  évasif  et  navré  ! 
Mais  que  sont  gais  et  sains  et  riches  tes  herbages, 
Tes  arbres  lourds  de  fruits  et  d'automne  doré! 

I 

—  244  — 


AU    PORT 

Parmi  tes  clochers  et  tes  phares 
Tu  sens  toujours  le  foin,  la  vase  et  le  goudron, 
Et  tes  harques  toujours  tirent  sur  leurs  amarres 
Et  tes  oiseaux  de  mer  tournent  toujours  en  rond 

Le  temps  où  l'on  allait  aux  lies 
Persiste  en  toi,  parmi  quelque  quartier  noirci. 
Moi  qui  reviens  de  loin,  ô  ville  entre  les  villes. 
Je  sais  bien  que,  tous  les  voyages,  c'est  ici. 

Et  sur  ton  profil  de  bitume 
Et  d'opale,  montant  de  l'amas  sombre  et  clair. 
Je  regarde  s'étendre  en  biais  vers  la  mer 
Cette  grande  fumée  ou  cette  grande  brume. 

Phantasme  traversé  d'oiseaux. 
Cette  fumée  ou  cette  brume  qui  s'élève, 
N'est-ce  pas,  élancé  de  ma  ville  de  rêve, 
Mon  esprit  qui  s'épand  sur  la  terre  elles  eaux.\.. 


—  245  — 

2V 


RETOUR  A  LA  MER 


Mer  nocturne  passée,  ô  toi  que  je  retrouve, 
Autrefois,  par  les  soirs,  le  long  de  tes  galets, 
Sombre  et  seule,  devers  le  destin  je  hélais, 
Et  mon  inquiétude  errait  comme  une  louve. 

Salut!  Jaime  toujours,  grisaille  dans  le  vent, 
Ton  lluxinduencé  comme  celui  des  femmes. 
Ont-ils,  tes  flots  pareils  à  des  millions  d'âmes, 
Mémoire  de  mon  front  qui  fonçait  en  avant? 

Ta  rétractilité  de  béte  monte  et  baisse. 

Ueconnais-tu  mes  yeux,  toi  qui  prends,  toi  qui  mens, 

Toi  qui  roules,  ainsi  qu'une  àme  de  Déesse, 

Parmi  tes  eaux,  l'obscur  instinct  des  éléments? 

—  246  — 


pour 


berces  sous  mon  ciel  tes  caprices  d'opale, 
-nme  autrefois  ;  et  moi,  semblable  au  vaisseau  fier 
i  rentre  au  port,  plus  beau  d'avoir  couru  la  mer, 
m'en  reviens  ce  soir  plus  royale  et  plus  pâle. 

mVn  reviens  pour  repartir  vers  le  bonheur 
vivre,  de  cingler  droit  au  risque  que  j'aime... 
venir.  Repartir.  —  0  mer  grise,  ô  moi-même, 
li-je  jamais  quittée,  intime  profondeur? 


—  247  — 


BERCEMENT 


Les  barques  dorment  dans  ton  port  au  bruit  du  larg 

Gomme  des  oiseaux  dans  leur  nid. 
Elles  dorment  ayant  leurs  mâts  dans  linfini, 
Autour  d'elles  leur  ville  et  la  mer  grise  en  marge. 

Autour  de  toi  ta  ville  et  la  mer  grise  en  marge, 
Tu  dors  aussi  devant  le  natal  infini. 

Gomme  un  oiseau  chaud  dans  son  nid, 
Tu  dors  parmi  le  bruit  des  barques  qu'on  décharge. 

Les  barques,  toi,  tous  les  oiseaux  sont  dans  leur  ni^ 

A  dormir, la  tête  sous  l'aile... 
Dors!  Ton  âme-mouette  est  bien  ici  chez  elle, 
Dans  son  port,  et  devant  le  natal  infini. 
Dors!  Ton  âme-mouette  est  bien  ici  chez  elle, 

A  dormir  la  tetc  sous  l'aile. 


—  248 


PREMIÈRE  OCÏOBRALE 


Une  feuille  rouge  à  l'oreille, 
A  bicyclette  nous  voici 
Par  les  bonnes  routes  d'ici, 
Gomme  autrefois,  avec  une  âme  autre  et  pareille. 

Les  marronniers  sont  déjà  blonds. 
Nous  nous  sentons  forte  et  vivace. 
Avec  des  ailes  aux  talons. 
Il  pleut  des  beaux  marrons  vernis  au  vent  qui  passe. 

Le  long  de  la  côte,  la  mer 
Est  grise  comme  une  crevette. 
La  vie  est  bonne,  fière  et  nette. 
-^  0  destin!  qu'est-il  donc  de  si  joyeux  dans  l'air? 

—  249  — 


DEUXIÈME  OCTOBRALE 


Je  suis  chez  moi.  Voici  mes  tableaux  coutumiers. 
Je  quitte  mes  marins,  ce  jour,  pour  mes  fermiers. 

Ma  ville  vieille  est  sur  ma  baie, 
Mais  je  vais  vers  la  route,  où,  derrière  la  haie, 
On  entendra  quelqu'un  gauler  dans  les  pommiers. 

Je  suis  chez  moi.  Je  mène  au  pas  une  âme  alerte 
Le  long  de  chaque  rue  ou  de  chaque  chemin. 
Je  tiens,  comme  au  fond  de  ma  main, 
Mon  beau  pays  qui  sent  la  barque  et  Therbe  verte. 
—  Et  c'est  tout  aujourd'hui,  tout  hier,  tout  demain, 


•2:\o 


TROISIÈME  OGÏOBRALE 


Ge  soir,  je  n'ai  besoin  des  femmes  ni  des  hommes 
Pour  que  mon  difficile  cœur  se  sente  bien. 
A.  travers  mon  pays  Octobre  sent  les  pommes, 
Et,  passionnément,  je  possède  mon  bien. 

Je  neveux  rien  déplus.  La  simple  et  bonne  route 
Qui  s'en  va  par  les  champs  récoltés,  le  croissant 
Qui  monte  à  Thorizon  du  rouge  soir  puissant 
Et  quelques  vieux  pommiers  tordus,  me  prenneiit  toute, 

—  Je  te  mords,  mon  pays,  à  môme,  ô  pain  doré  ! 
«Ma  soif  boit  la  belle  eau  qui  court  dans  ta  vallée. 
Je  sens  toute  mon  âme  ivre,  heureuse,  comblée^ 
Se  rouler  sur  la  terre  oii  je  retournerai. 

—  2bl  - 


EN  FORÊT  DE  BROTHONNE 


Nous  aurons  tant  aimé  notre  grande  Brothonne, 
Ses  pins  nerveux,  si  bruns,  si  rouges  et  si  roux 
Qu'ils  semblent  revêtus  d'une  éternelle  automne, 
Ses  hêtres  de  lumière  aux  troncs  lisses  et  doux. 

Un  grand  frisson  toujours  a  couru  dans  nos  moelles 

D'entrer  dans  l'odorante  et  verte  obscurité 

Où  filtrent  jusqu'au  sol  ces  taches  de  clarté 

Qui  remuent  dans  la  mousse  ainsi  que  des  étoiles. 

Les  rosaces  du  ciel  pris  entre  les  rameaux 
Et  l'élan  biaisé  des  branches  principales 
Récitaient  la  prière  inouïe  et  sans  mots 
De  la  grande  foret,  mère  des  cathédrales. 

—  2o2  - 


pour 


I,  lorsque,  insinuant  et  rouge,  un  soleil  bas 
issait  avec  le  soir  à  travers  les  hêtraies, 
le  les  troncs  élancés  craquaient  comme  des  mâts, 
le  les  ombres  barraient  les  chemins  de  leurs  raies, 

en  souvent,  égarés  dans  le  silence  vert 
{1  chuchotent  l'histoire  et  les  contes  de  fée, 
)us  attendions,  dans  la  bruyère  ébouritlee, 
\  rencontrer  Merlin  ou  le  roi  Dagobert... 


253  — 


SONNERIES  DU  SOIR 


Quand  l'invisible  cor  qui  s'éteint  et  renaît, 
Déclarant  la  détresse  immense  de  l'automne, 
Du  fond  de  la  forêt,  au  soir,  tremble  et  détonne, 

Qu'est-ce  donc  en  nous  qui  s'étonne 

Et  qui  pourtant  se  reconnaît  ? 

Quelle  France  ancienne  en  notre  âme  se  lève? 

Pourquoi  sanglotons-nous  quand  passe  cette  voix  ? 

Pourquoi,  pourquoi,  la  sonnerie,  à  travers  bois. 
Gomme  un  pauvre  cerf  aux  abois, 
Poursuit-elle  ainsi  noire  rêve?... 


—  2o4  — 


II 


Sur  la  rivière  et  sur  le  pré 
rmi  quoi  déjà  traîne  un  septembre  doré, 

C'est  l'hallali  que  sonne, 

Des  profondeurs  de  la  Brothonne, 
Vers  un  cerf  invisible  un  cor  désespéré. 

Pourquoi,  quand  nous  étions  sereine 
ne  songeant  à  rien,  ce  soir,  sur  le  talus, 

La  forêt  souveraine, 

A  notre  âme  contemporaine,  ^ 

rle-l-elle  d'un  temps  dont  nous  ne  sommes  plus  ?.. 


25;i 


TRIOMPHE 


Le  cimetière  où  dort  un  peu  de  Normandie 
Repose,  étroit  et  vert,  dans  la  fin  de  l'été. 
Il  nous  plaît,  visitant  chaque  pierre  tiédie, 
Lire  les  noms  des  morts  sans  immortalité. 


Le  secret  des  défunts  et  de  leur  cliair  changeante, 
Tout  ce  matériel  et  variable  après 
Est  sous  l'herbe,  les  fleurs,  les  croix  et  l'es  regrets. 
La  terre  est  fourbe  et  cache  bien  ce  qui  la  hante. 

Sur  un  tertre  envahi,  le  nom  s'est  eflacé. 
Nulle  couronne,  au  vent  qui  passe,  ne  cliquette. 
Celui  qui  gît  ici  n'est  plus  rien  qu'un  squelette, 
Cadavre  du  cadavre  et  passé  du  passé... 


AU    PORT 


—  0  fatale!  0  banale  !  0  toi  l'insatiable 
A  qui  l'amour  fournit  tant  d'êtres,  tant  de  morts, 
Que  ton  abîme  ouvert  ne  me  soit  redevable 
Que  de  mon  seul  fragile,  étroit  et  tendre  corps  ! 

Je  n'apporterai  point  l'offrande  maternelle, 
La  chair  bumaine  qui  naîtrait  de  ma  beauté 
A  l'éternelle  mort  de  la  Vie  éternelle. 
Je  triomphe  de  toi  par  ma  stérilité. 


2o7  — 

22^ 


CHEMIN  CREUX 


Le  long  du  chemin  creux,  sous  l'arche 
Du  feuillage  de  droite  et  de  gauche  assemblé, 
La  haute  charrette  de  blé 
A  l'air  d'une  meule  qui  marche. 

Le  chemin  est  toujours  pareil, 
Humide,  caillouteux,  étroit,  et  d'un  vert  sombre. 
A  travers  branches,  le  soleil 
Pleut  à  grosses  gouttes  dans  l'ombre. 

Tout  au  milieu  du  blé  pesant. 
Que  je  voudrais,  sur  la  charrette  cahotique, 
Dans  un  rêve  de  paysan 
Bercer  mon  âme  énigmatique  ! 

—  258  — 


LE  POÈME  DU  LAIT  NORMAND 


irissable  lait  de  velours  blanc  qui  sors 
.  vaches  de  chez  nous  aux  mamelles  gonflées, 
(t  issu  de  nos  ciels  mouillés,  de  nos  vallées, 
nos  herbages  verts  et  de  nos  pommiers  tors, 

)ense  en  te  buvant  à  ces  bonnes  nourrices, 
sor  très  précieux  entre  les  bestiaux, 
f'Bvois  les  beaux  yeux  tranquilles  des  génisses, 
taches  de  rousseur  sur  le  blanc  de  leur  dos. 


crois  connaître  en  toi  le  goût  des  paysages 
Iversés  de  soleils  couchants  et  de  matins, 
bleus  sous  le  duvet  de  prune  des  lointains 
parfumés  de  fleurs,  de  fruits  et  de  fourrages, 

—  259  — 


AU    PORT 


Louange  à  toi,  beau  lait  généreux  qui  jaillis  ! 
En  vérité  je  bois  avec  toi  mon  royaume 
Riche  en  clochers  à  jour  et  riche  eu  toits  de  chaun 
Louange  !  car  je  bois  avec  toi  mon  pays, 

Mon  cher  pays,  le  seul  oii  mon  cœur  se  retrouve 
Chez  lui,  sans  plus  songera  revendiquer  rien, 
Mon  cher  pays,  le  seul  oii  je  me  sente  bien 
Gomme  un  petit  contre  sa  mère  qui  le  couve. 

Louange  à  toi,  beau  lait,  ô  mon  lait  maternel! 
Donne-moi  la  vigueur  qui  menait  mes  aînées. 
Puisses-tu  me  nourrir  encor  bien  des  années 
Avant  l'ennui  profond  du  repos  éternel. 


—  260  — 


HYMNE 


Qui  nierait  ta  splendeur,  ô  province  natale, 
Ma  Normandie,  amour  fidèle  de  mes  yeux. 
Morceau  d'ouest  français  sur  qui  la  mer  s'étale, 
Terre  civilisée  au  labour  copieux  ? 

La  dure  cathédrale  et  le  mol  toit  de  chaume 
Depuis  des  siècles  voient  s'entasser  tes  moissons. 
Tes  charrettes  de  blé,  tes  barques  de  poissons, 
Tes  troupeaux,  suffiraient  à  nourrir  un  royaume. 

Le  commerce  tranquille  et  riche  de  tes  ports, 
Ta  ville  capitale  orgueilleuse  et  notoire, 
Toute  ta  vie  a  ses  racines  dans  l'Histoire, 
Ainsi  que  dans  ton  sol  plongent  tes  hêtres  forts. 

—  261   — 


LA    FIGURE   DE    PROL'E 

La  mer  brusque  et  la  Seine  attendrie  et  pallide, 
Les  pommiers  dépassés  de  clochers  triomphants, 
Tant  d'aspects  reflétés  au  fond  de  tes  enfants 
Leur  font  l'âme  qu'ils  ont,  brumeuse  mais  solide. 

Pareils  à  leur  pays  aujourd'hui  comme  hier, 
Il  n'est  un  laboureur  au  fond  des  fermes  grasses 
Qui  d'être  né  Normand  ne  soit  heureux  et  fier, 
Car  les  tiens  sont  racés  entre  toutes  les  races. 

Louange  à  ton  printemps  d'aubépines  en  fleur, 
A  ton  été  chargé  de  grains  et  de  verdures, 
A  ton  automne  jaune  oii  les  pommes  sont  mûres, 
A  ton  hiver  touffu  de  givre  et  de  blancheur. 

Douceur  et  force,  en  toi  nulle  saison  méchante. 
Rien  qu'air  pur,  prés  féconds,  beaux  fruits,  gras  bestiaux? 
Noblescités  debout  au  bord  des  belles  eaux 
Et  personnalité  bonne  qu'il  faut  qu'on  chante. 

Nous  t'aimons  î  Qu'à  jamais  ton  savoureux  accent 
Vive,  et  tes  arbres  drus,'  foncés  sur  tes  ciels  pâles, 
0  mère  riche  en  herbe  et  riche  en  cathédrales, 
0  toi  que,  pour  toujours,  nous  avons  dans  le  sang  ! 

—  262  — 


AVE  MARIA 


A  Notre-Dame  de  Grâce,  de  llonfleur 

Revenue  à  votre  chapelle  si  naïve 
Entre  ses  arbres  et  tout  au-dessus  du- flot, 
Où  mon  enfance  écoutait  la  mer  sur  la  rive 
A  travers  le  vitrail  trouble  comme  un  hublot, 

Notre-Dame,  je  vous  invente  une  prière. 
Je  vous  rends  hommage  à  genoux,  comme  je  peux. 
Vous  savez  que  jamais,  à  présent  ou  naguère. 
Je  n'eus  en  moi  la  croyance  de  mes  aïeux. 

Sainte  Marie,  entre  vos  lys,  vous  êtes  belle. 
iJe  suis  venue  à  vous  d'un  geste  nonchalant, 
Aujourd'hui,  sur  mes  petits  pieds  chaussés  de  blanc, 
Mes  petits  pieds  de  communiante  nouvelle. 

—  263  — 


LA    FIGL'llE    DE    PROLK 


Quand  j'étais  une  enfant  je  vous  disais  ave 
Sans  y  croire  déjà,  Notre-Dame  de  Grâce. 
Je  n'y  ai  plus  pensé  depuis  :  mais  voire  face 
Me  semble  douce  comme  un  visasre  rêvé. 


'&' 


C'est  pourquoi,  ce  matin,  toute  d'or,  ô  barbare, 
Souffre  que,  tendrement,  j'ajoute  mes  saluts 
A  ceux  des  pécheurs  roux  qui  t'ont  mise  à  la  barre 
Des  barques,  dans  le  sel  des  voiles  et  chaluts. 

Je  voudrais  bien  toucher  à  tes  deux  belles  joues 
Anciennes,  qui  sont  deux  fleurs  de  ton  sang  clair, 
Etoile  des  marins  de  chez  moi,  qui  te  joues 
Comme  une  mouette  ivre  au-dessus,  de  la  mer. 

Puisque  les  matelots  ont  joint  leurs  mains  saumàtres, 
Brûlé  tant  d'historique  et  séculaire  encens 
Pour  toi,  je  veux  qu'aussi  tes  regards  tout-puissants 
Me  voient,  blanche,  parmi  les  cierges  idolâtres. 

Protège-moi,  qui  suis  d'ici,  comme  un  bateau, 
Notre-Dame,  à  travers  le  voyage  de  vivre  ! 
Et,  s'il  faut  devant  toi  suspendre  un  ex-voto, 
Voici  càlinement  mon  cœur  que  je  te  livre. 

—  204  -~ 


DECLARATION 


Moi  qui  viens  des  gens  que  tu  parques 

Entre  ton  port  et  ton  clocher, 

Qui  pourra  jamais  arracher 

Mon  cœur  de  toi,  ville  des  barques? 

De  jour  et  de  nuit,  combien  j'aime 
Les  voir  gagner  les  horizons, 
A  la  fois  oiseaux  et  poissons, 
Ces  barques  que  le  vent  essaime  ! 

Honlleur,  ô  ma  ville,  ô  ma  barque. 
Au  pays  froid,  au  pays  chaud, 
Je  porte  dans  l'âme  la  marque 
De  tes  voiles  rudes  :  H.  0. 


20o  — 


NOCTURNE 


Nuit  sur  le  port.  Signaux  et  feux 
Ont  défait  leur  collier  de  lueurs  dans  l'eau  verte. 
Un  clapotis,  autour  des  paquebots  inertes, 
Les  endort  dans  l'oubli  du  jour  aventureux. 

Les  grandes  barques  repliées 
Dansent  un  peu  le  long  du  bassin  sombre  et  clair 
Et  tirent  en  craquant  sur  leurs  cordes  liées, 
Gomme  ne  pouvant  pas  se  calmer  de  la  mer. 

Repos  des  horizons  barbares, 
Berceuse  de  douceur  planant  sur  les  bassins... 
Et  pourtant,  dans  la  nuit,  les  clignements  des  phares 
Signifient  tout  le  large  et  ses  mauvais  desseins. 

-  266  — 


iU    PORT 


—  Dis?  Pourquoi  ta  tranquille  eau  verte 
Ion  petit  port,  a-t-elle  une  blessure  au  cœur  ? 
Pourquoi,  pourquoi  ta  quiétude  est-elle  ouverte 
lur  l'infini  gonfle'  de  joie  et  de  douleur  ? 


—  267  — 


A  UNE  MOUETTE 


Qui  donc  aurait  souffert,  pauvre  mouette  prise, 

Ton  grand  essor  capté  ? 
Tu  tremblaisdansmesmains,  douce  nientblancheetgrise 

Toute  chaude  de  liberté. 


Esclave,  je  t'avais  achetée  au  passage 

A  ces  mauvais  garçons, 
Et  ce  geste  me  plut  d'aller  jusqu'à  la  plage 

Te  rendre  à  tes  quatre  horizons. 

Les  plumes  de  ta  tête  étaient  lisses  et  belles 

Sous  mon  baiser  fervent; 
Puis  j'ouvris  mes  deux  mains,  tu  ouvris  tes  deux  ailef 

Et  partis  libre  dans  le  vent. 

—  2G8  — 


AU    PORT 


—  Emporte  sans  savoir  le  baiser  du  poète 

Au  large  inapaisé. 
C'était  toute  la  mer,  ô  clière  sœur  mouette, 

Que  j'embrassais  en  ce  baiser. 


269  — 

23^ 


DANS  LE  CHANTIER 


Dans  le  chantier,  nous  irons  voir  si  les -charpentes 
Des  harques  qu'on  bâtit  devant  l'infini  clair 
Sont  prêtes  à  glisser  bientôtJe  long  des  pentes 
Qui  doivent  les  mener  pour  toujours  à  la  mer. 

Nous  aimons  tant  à  contempler  ces  grosses  côtes, 
Ces  squelettes  de  bois,  dont  s'enllentles  beaux  flancs 
Pour  la  lutte  future  avec  les  vagues  hautes. 
Par  des  jours  et  des  nuits  d'orages  gris  et  blancs  ! 

Qui  peut  prophétiser,  ô  bien  peintes,  ô  neuves, 
Vous  qui  ne  connaissez  du  large  rien  encor. 
Par  quels  ciels  étoiles  et  par  quelles  épreuves 
Furibondes  vous  passerez  avant  la  mort, 

—  270  — 


PORT 


Avant  la  lamentable  mort  de  cette  épave 
Qui  fut  barque,  et  qui,  maintenant,  sur  le  côté, 
Etale  à  quelques  pas  sa  charogne  concave 
Devant  ce  même  flot  qui  doit  vous  emporter... 


—  271 


LA  FERME  VIDE 


Assise  toute  seule  à  l'angle  du  vieux  mur 
De  cette  ferme  ouverte  et  pour  un  moment  vide, 
Je  sentais  le  repos  combler  mon  être  avide, 
Car  j'étais  arrivée  ici  dans  l'abri  sûr. 

Je  songeais,  écoutant  l'égoutlement  du  cbaume 
Un  peu  mouillé  de  pluie  et  couronné  d'iris. 
Aux  rustiques  seigneurs,  les  fermiers,  dont  la  paum 
Large  avait  possédé  ce  bien  de  père  en  fils. 

On  entendait,  du  fond  des  vertes  avenues, 
Crier  les  essieux  des  charrettes  de  foin. 
Et  les  choses  autour  de  moi,  pleines  de  soin, 
Restaient  tièdes  des  mains  qui  les  avaient  tenues. 


070 


l 


PORT 


ans  les  coins,  se  mêlant  aux  pailles  des  fumiers, 
,a  charrue  et  la  faulx  et  la  herse  et  réclielle 
.uisaiènt;  et  Ton  voyait  les   pommes  aux  pommiers, 
It  les  vaches  porter  leur  quadruple  mamelle. 

.e  pigeonnier  vétusté  était  comme  une  tour 
Vu  milieu  de  la  grasse  et  luisante  volaille, 
li  le  chien  noir  dormait,  arrondi  dans  sa  paille, 
In  attendant  le  soir  où  tous  sont  de  retour. 

Vinsi,  derrière  ces  carreaux  voilés  de  vignes, 
avaient  ici  vécu,  du  maître  aux  serviteurs. 
Des  générations  travailleuses  et  dignes, 
uette  ferme  battait  du  coup  rude  des  cœurs. 

Dans  le  son  enroué  d'une  lointaine  cloche, 
Le  seizième  siècle  avec  l'heure  y  sonnait, 
Bénissant  cette  vie  active  et  sans  reproche 
.Que  depuis  bien  des  temps  tout  le  monde  connaît; 

Et  ma  race  étant  là  tout  entière,  chez  elle. 
Moi,  dans  Tombre  et  dans  l'or  du  chaume  doux  et  haut, 
IJe  me  sentais  pelotonnée  et  l'âme  au  chaud, 
Comme  un  poussiu  heureux  qu'on  a  remis  sous  l'aile. 

—  273  — 


II 


De  songer  au  bonheur  qu'ils  ont  d'être  chez  eux 
Quand  il  y  a  ceux-là  qui  sont  dans  les  Afriques 
Sur  leur  sol  cuit  au  grand  soleil  comme  les  briques| 
Sans  eau,  qu'un  peu,  mourait  dans  les  lauriers  fiévreux 

L'Afrique,  le  pays  brûlé  des  vaches  maigres, 
Le  pays  qui  n'a  pas  de  foins  et  pas  de  lait. 
Où  vivent,  dans  l'horreur  d'un  labour  incomplet. 
Les  Arabes,  mauvais  paysans,  et  les  nègres. 

Ecoute,  notre  beau  pays  si  chaud,  si  froid, 
Cœur  des  quatre  saisons,  ô  province  herbagère  : 
L'Afrique,  vigne  esclave  et  moisson  étrangère, 
Est  le  sol  oii  jamais  personne  n'est  chez  soi. 

—  274  — 


PORT 


■tre  terre,  plains  donc  cette  terre  trahie, 
i  qui  vis  de  richesse  et  de  tradition! 
n'est  des  deux  côtés  qu'insatisfaction  : 
Europe  est  en  exil,  TArahie  envahie. 

C'est  pourquoi,  ferme  d'aujourd'hui  que  nous  aimons, 
)us  qui  venons  de  loin  sur  le  bord  de  la  route, 
itite,  seule  et  grave,  et  sans  que  nul  s'en  doute, 
pus  respirons  ton  bonheur  calme  à  pleins  poumons. 


—  â7b 


DANS  LE  PORT 


Côtes  grises  et  mâts  et  lenteurs  de  fumées, 
Avec  un  peu  de  bleu  qui  traîne  sur  la  mer. 

Beau  désordre  marin  de  ces  choses  aimées 
Laissant  dans  notre  esprit  un  rêve  obscur  et  clair. 

On  va.  Le  jour  qui  meurt  dans  la  brume  s'abrège, 
C'est  un  hâtif  couchant  d'automme  sur  le  port, 

Où,  fantôme  hantant  les  bateaux  de  Norvège, 
L'âme  d'Ibsen  débarque  avec  les  bois  du  Nord... 


—  276  — 


VIITASTION 


Ton  cimetière  avec  ses  quelques  croix  debout 
M'attendait.  Avec  moi,  quand  j'ai  poussé  la  porte, 
Le  premier  soir  d'Octobre  est  entré  d'un  seul  coup 
Assombrir  ce  coin  d'herbe  et  d'humanité  morte. 

—  Grand'mère,je  m'avance;  écoute-moi  marcher. 
:  Pour  la  première  fois  ta  tomqe  solitaire 
'  M'accueille,  et  je  voudrais  doucement  me  pencher 

Gomme  pour  écouter  ton  cœur  battre  sous  terre. 

Je  t'apporte  autre  chose  et  mieux  que  du  chagrin. 
Je  t'apporte  le  soir,  l'automne  commencée, 
Les  chemins  que  j'ai  pris  pour  venir,  l'air  marin, 
Tout  le  pays  qui  pèse  à  ma  tête  baissée. 


—  -rri  — 

24 


LA    FIGURE    DE    PROUE 

Mon  jeune  âge.  fleurit  ta  dernière  maison. 
Ces  larmes,  dont  le  sel  inattendu  t'arrose,  i 

Me  secouent  sur  ton  tombeau  neuf,  comme  la  rose 
Fragile  et  pleine  d'eau  de  l'arrière-saison. 

Je  touche  avec  terreur  la  terre  qui  t'étouffe. 
Ton  corps  de  mère  est  donc  ici,  vieux  et  puissant, 
A  n'engendrer  plus  rien  que  ces  herbes  en  touffe, 
Après  avoir  créé  la  race  de  ton  sang... 

Mais  je  l'atteste  ici  :  je  suis  de  ton  lignage. 
Ma  bouche  filiale,  ô  défunte,  ô  mon  nom, 
Ne  pouvant   s'enfoncer  jusqu'oii  dort  ton  visage, 
Baise  la  croix  debout  sur  toi,  couchée  en  long. 


9.^  A   — 


DIALOGUE 


—  Absente,  te  voici  ?  D'où  viens-tu  donc? 

—   De  loin. 

—  Et  qu'as-tu  fait  ? 

—  Je  ne  sais  plus. 

—  Et  qui  t'amène  ? 
^  Toi,  pays!  ton  odeur  de  goudron  et  de  foin. 

—  Ne  rapportes-tu  rien  ?  Ni  l'amour  ni  la  haine  ? 

—  Rien. 

—  Quel  est  ton  trésor? 

—  L'amour  qu'on  a  pour  moi. 
-r-  Tes  yeux  sont  si  changés  !  Qu'as-tu  vécu? 

—  La  vie. 

—  Cœur  glacé  !  Quelle  est  donc  aujourd'hui  ton  envie  ? 
)u'altends-tu  ? 

—  Le  hasard. 

—  N'as-tu  donc  nul  émoi  ? 

1  .  —  279  — 


LA    FIGURE    DE    PROU 

Si  !  te  revoir,  ô  mon  pays  ! 

— Pourquoi? 

—  Je  t'aimd 
Qu'y  a-t-il  donc  en  moi  qui  te  touche  ? 

—  Moi-même 


>80 


AINSI  SOIT-IL 


2V 


AINSI  SOIT-IL 


A  /.  C.  M. 


Je  souris  mainteiiant  à  mon  rêve  exaucé^ 
k  cette  destinée  im^^révue  et  fatale 
Qui  ramène  de  loin  vers  la  côte  natale 
Mon  cœur  qui  s'y  était,  inalgré  tout,  fiancé. 

Ainsi  soit'il!  Je  vais  vivre  et  mourir  à  l'aise 
Dans  ce  morceau  du  sol  normand  qui  m' appartient , 
Contempler  de  longs  ans,  autour  de  moi,  mon  bien, 
A  travers  la  clarté  des  vitres  Louis  seize. 

En  haut,  c'est  le  seuil  fier  où  s'inscrira  mon  nom. 
En  bas,  au  bout  des  prés,  cest  la  ferme  et  Pétable, 
Et  le  tout  agencé  comme  en  ce  siècle  aimable 
Qui  mit  la  métairie  auprès  de  Trianon. 


283 


LA    FIGURE    DE    PR(»l 


i 


Ma  maison  est  an  cœur  cVune  noble  avenue 

Oh    d'anciens  tilleuls   font  un  jour  sombre   et    claii 

Du  fond  de  ma  maison  je  pourrai  voir  la  mer 

Et  la  ville,  écouter  leur  allée  et  venue. 

Les  corbeaux  sur  son  toit  chantaient  (lies  irae, 
Les  ronces  tétreignaient^  on  la  disait  hantée. 
Pour  quelle  soit  aussi  par  mon  âme  habitée, 
Moi,  fantôme  vivant,  je  la  restaurerai.' 

Des  roses  fleuriront  le  ciel,  le  long  des  rampes  ; 
Des  soupirs  et  des  ris  de  jeunesse  et  d amour 
S'entendront.  Ce  sera  comme  sur  les  estampes 
De  mon  délicieux  ancêtre  Debucourt. 

Les  relents  vigoureux  qui  montent  des  herbages 

S' orneront  d'un  parfum  de  rose  et  de  tilleul, 

Et  j'entendrai,  bercée  au  fond  de  mon  fauteuil, 

Les  bruits  du  port  d'Honfleur  qui  parlent  de  vogages 

Or,  je  repartirai!  Mais  que  soit  mon  espoir 
Fait  de  pâle  soleil,  de  verdure  étoilée; 
Je  veux  toujours  chérir,  le  long  de  mon  allée. 
Après  les  jeux  du  jour,  les  tristesses  du  soir. 


^INSI   SOIT-IL 

le  veux  le  beau  temps  bleu^  forage  couleur  d'encre^ 
Toute  la  vie  au  creux  des  mêmes  horizons. 
Que  la  succession  de  mes  qnatre  saisons 
S'accomplisse  en  ce  lieu  choisi  :  j'ai  jeté  r  ancre! 

Puissé-je  désormais  ne  jamais  oublier 
A  travers  Orients^  sables  et  cités  blanches^ 
Mes  tilleuls^  ma  maison^  ma  ferme^  et  ce  noyer 
Qui  porte  doucement  ma  ville  entre  ses  branches, 

Puissé-je  n'aimer  rien  que  mon  domaine  en  fleur 
Et  le  vieux  médaillon  au-dessus  de  la  porte. 
Le  foyer  où  mon  cime.,  enracinée  et  forte, 
Doit  accomplir,  jusqu'à  la  fin,  tout  son  bonheur. 


—  285 


TABLE 


•oème  liminaire 


PREMIEK   ISLAM 

LUX  quittés 9 

•rière  marine. 11 

îonl'rontation 13 

lîimetières.  —  I IT) 

!      —               H 16 

égyptienne .  18 

îrrement 20 

""empête 21 

jibation 23 

Printemps  d'Orient 24 

)rangers 26 

enseignement 27 

irise 28 

Réduction 29 

îoir  de  Tunisie 31 

>illage 32 

^e  Bain 33 

s'uit 34 

)ans  les  Jardins.  —  1 35 

—  II  ......... 37 

—  III 38 

vlémoire 39 

Conquête 40 

3ercement  pour  ma  Sieste 42 

soudanais 44 

L'Été 45 


289  — 

25 


TAB 


Cigarette  dorée.    . 
Fumerie  d'été.  —  I . 
—  II 

Sieste  

Utique 

Passants 

Malaria.  —  l.   .    .   . 

—  II  .   .   . 

Ramadan 


PAROLES  SUR  CARTHAGE 


Orientation.  .  .  . 
Soir  punique  .  .  . 
Carthage  est  là,  . 
Les  beaux  pigeons 
Coquelicots.  .  .  . 
Avertissement  .   . 

Lune 

Delenda  est.  .    .    . 


BARBARESQUES 


Au  Palais  du  frère  du  Dey  .   . 

Réminiscence 

Amertume 

Sirène 

Soirs  d'Alger 

Rêvant  d'Alger 

Paons  d'Alger 

Conteur  arabe 

A  la  louange  des  Ports  de  mer 


—  290  — 


\BLE 


EN    KROUMIRIE 

remière   nuit '. 91 

nthousiasme 93 

ul  rement 95 

eule  en  Forêt 96 

loge  de  mon  cheval * 97 

encontre 99 

[inute 101 

[ornent  nocturne 102 

econde 103 

répuscuiaire 104 

iéveils.  —  1,  Village 106 

.  —            TT,  Montagne 107 

u  Pas 108 

lavalier  taciturne 110 

locturne 112 

iouge  d'Automne 113 

•lénitude. 114 

loin  du  feu ,.   .   .   .  116 

effusion 118 

jQ.  rivière  sauvage 119 

Retours 120 

(arrachement 121 

)ébandade 122 

^uée 123 

Révélation 125 

DE   FRANCE 

Retour  dépaysé.  —  1 131 

—                   II 133 

D'une  fenêtre  sur  la  Seine.  —  1 135 

—  II 137 

—  m 138 


—  291  — 


TABLEf 

Premier  salut 140j' 

Angélus IH 

Angoisse : .  142 

Rocking  chair 143'' 

A  Port-Royal 144* 

Invocation 145' 

Litanies  de  Notre-Dame 147' 

Dans  le  ciel  rosé loOf 

Hésitation 151 

Nostalgie 1 53 

Prescience 154 

En  partance 155 


LE  DESERT 


Ode  au  désert 161 

Le  cri  des  crapauds , 164 

Figuig,  entre  tes  tours 165 

A  travers  l'air  du  sud ' 167 

Soulèvement 168 

Ode  aux  Juifs 169 

Fantasia , 173 

Ode  Funèbre 175 


EN    MARGE 


Profil 181 

Pour  un  ami 183 

Méditation  sur  un  visage 185 

Fourneau  économique  . 187 

Musique.  —  I 188 

—  II 189 


—  292  — 


ABLE 


'rois  voix  de  ce  Temps.  —  I.   Voix  des  Rois 191 

—  il,  Voix  du  Rêve. 193 

—  111,  Voix  du  Peuple 196 

.ucidilé 198 

LFcliange 199 

Présence 201 

n  memoriam . 204 

ieilleur  plaisir 206 

^our  beaucoup 208 


POÈMES  ORANAIS  ET  KABYLES 

Vuit  sur  la  mer 211 

Tourment 212 

Visages 214 

'%  Tlemcen 215 

/VDjidjelli 216 

Complicité 217 

Marine  du  matin.    . 218 

Missive ' 219 

Amour 221 

Mansouria 223 

Passionnément 225 

D'une  fenêtre  sur  la  rade.  —  I,  Envol 228 

—  Il,  Élan 229 

—  III,  Veillée 230 

En  grand  silence 231 


AU   PORT 

Le  Poème  de  l'Estuaire 235 

De    retour 238 

Traces 240 

Un  chant  de  retour 242 


293  — 


TABLE 

De  Honfleur 244 

Retour  à  la  mer 246 

Bercement 248 

Première  octobrale 249  j 

Deuxième  —  250 

Troisième  —  251 

En  forêt  de  Brothonne 252 1 

Sonneries  du  soir.  —  1 254 

—  II 255 

Triomphe ,  256 

Chemin  creux 258' 

Le  poème  du  lait  normand 259 

Hymne • 261 

Ave  Maria 263' 

Déclaration ,   .    .   • 265 

Nocturne 266 

A  une  mouette 268 

Dans  le  chantier 270 

La  ferme  vide.  —  1 272' 

—  II 274; 

Dans  le  port 276 

Visitation 277' 

Dialogue 279 


AINSI  SOIT-IL 

Ainsi  soit-il 283 


—  294  — 


► 


TOURS.  —   IMPRIMERIE   DESLIS   FRERES. 


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La  Bibliothèque 
Université  d'Ottawa 
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